Nous dirons la vérité.......même si elle blesse !
Espace d'expression pour construire l'avenir du Rwanda
Bulletin du Rassemblement pour le Retour des Réfugiés et la Démocratie au Rwanda
N° 6, décembre 1999
Éditorial
Le 03 novembre 1999, la Chambre d'Appel du TPIR rendit son verdict historique : l'acquittement d'un des détenus hutu d'Arusha et pas des moindres, Jean Bosco BARAYAGWIZA, celui-là même que la presse accable de sobriquet très pompeux de "fondateur de la RTLM "comme si c'était en soi un crime.
Dans son jugement, la Chambre avait clairement laissé entendre qu'elle sanctionnait l'accusation pour ses prises de liberté trop exagérées dans la violation des droits des accusés. Elle entendait aussi sauvegarder l'intégrité de la justice.
Avant que mes compatriotes ne sablent le champagne, pour ce qui apparaissait comme un gage attendu d'indépendance , le régime de Kigali avait levé les boucliers et signifié qu'il entendait maintenir le TPIR sous son giron. Et pour manifester sa colère, il usa comme d'habitude le chantage et, deux fois, rejeta une demande de visa d'entrée au Rwanda au nouveau procureur du TPIR, coupable de n'avoir pas anticipé la décision de la chambre.
La menace de Kigali qui avait décrété une suspension de toute "collaboration" avec le TPIR porta finalement fruit et le 26 novembre 1999, la Chambre d'Appel avala son orgueil et décida de surseoir à son arrêt" en attente de dépôt de la demande de révision du procureur".
Quel que soit le dénouement de ce feuilleton, le TPIR aura montré jusqu'où va son indépendance. Et d'intégrité il ne sera jamais question tant que les forces extérieures remettront en cause des jugements régulièrement rendus. Laissez - moi terminer sur cet adage anglais : JUSTICE DELAYED IS JUSTICE DENIED.
Eric Bahembera
par BALIHENDA Jean, NAIROBI
La rumeur circulait déjà depuis un certain temps, mais jamais elle n'avait eu une telle couverture médiatique. Selon une dépêche de l'agence " Great Lakes Press "(GLP) du 13 novembre 1999 datée de Naïrobi, l'Armée patriotique Rwandaise(APR) mettrait la dernière touche sur un plan d'invasion de la Tanzanie. Selon des sources digne de foi qui se seraient confiées à cette agence, l'APR aurait déjà infiltré des commandos dans les camps de réfugiés hutu burundais (et rwandais) en Tanzanie, comme elle l'avait fait dans l'ex-Zaïre, à la veille de l'invasion d'octobre 1996 lorsqu'elle a commencé les bombardements des camps de réfugiés, bombardements qui ont causé une catastrophe humanitaire que l'on peut qualifier sans se tromper de génocide hutu.
Le régime tout aussi chancelant de Bujumbura qui reste le seul allié inconditionnel de Kagame dans la sous-région, après le refroidissement de ses relations avec Museveni, accuse ces camps de réfugiés de l'ouest de la Tanzanie, d'être les seuls sanctuaires des rebelles Hutu du CNDD.
Dès le 22 mai 1999, GLP avait tiré la sonnette d'alarme sur l'implication de l'APR dans la guerre au Burundi.Tous les prétextes étant bons, la présence des " Interahamwe " aux côtés des rebelles du CNDD, présence tant médiatisée sans y apporter la moindre preuve, servirait de justification.
Mais comment expliquer une telle aventure qui friserait la folie? Selon toujours GLP, la défaite de Kagame au Congo, à la manière de la défaite des troupes de Hitler devant l'immensité du territoire russe; défaite déjà patente sur le plan diplomatique, pousserait l'APR à envisager un scénario catastrophique, à savoir, organiser au Burundi un sanctuaire où se replier en vue d'une stratégie défensive commune aux tutsi contre l'inéluctable poussée des rebelles hutu.
Curieuse révélation, selon la même agence, l'infiltration des commandos de l'APR en Tanzanie serait rendue possible par une complicité des dissidents du CNDD dirigés par le "colonel" Jean-Bosco NDAYIKENGURUKIYE, chef d'état-major des FDD, dont on dit pourtant qu'il serait cousin au charismatique président fondateur du CNDD, Léonard NYANGOMA. Pour quel motif ? Difficile à savoir. Rien n'empêche de penser aussi qu'il s'agirait d'une pure intoxication par la faction royaliste. En effet, il est difficile d'avaler qu'un mouvement rebelle qui a été pourchassé au Congo par l'APR, offre maintenant ses services à cette dernière pour attaquer la Tanzanie qui reste, somme toute, sa seule zone de repli. Toujours est-il que selon GLP, l'ex-président Tanzanien, feu Julius NYERERE aurait révélé en pleines négociations, les liens existant entre les dissidents du CNDD et le régime burundais. Au moment où l'axe Kigali-Bujumbura se renforce, serait-il indécent d'appeler de tous ses vœux un renforcement de la coalition pour la démocratie ?
Extraits choisis pour vous par Eric Bahembera
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"Le tribunal, une institution dont le principe premier est de s'assurer que justice soit faite, ne doit pas entériner de telles violations. Autoriser que l'appelant soit jugé pour des charges pour lesquelles il a été mis en accusation avec un retard serait une parodie de justice. Ce n'est rien de moins que l'intégrité du Tribunal qui est en jeu dans cette affaire. La perte de la confiance dans le Tribunal comme cour donnant leur valeur aux droits de l'homme pour chaque individu, y compris ceux poursuivis pour les crimes les plus inouïs, serait une des conséquences les plus graves qu'entraînerait le fait d'autoriser le procès de l'appelant au vu de telles violations de ses droits...C'est le rôle même d'une justice indépendante d'arrêter ces poursuites, afin qu'aucune autre injustice n'en découle". |
Extrait du jugement de la chambre d'appel du TPIR dans le procès de Jean Bosco BARAYAGWIZA. Que reste-t-il de cet esprit qui avait été longuement applaudi ? La peur de Kigali finira-t-elle par primer sur l'intégrité du Tribunal ?
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Au sujet des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis par le FPR, ma position est tout aussi claire: le FPR est coupable de ces crimes avant, pendant et après la reprise de la guerre civile en avril-juillet 1994...D'ailleurs, hormis le FPR et les quelques alliés qui lui restent, cette réalité est aujourd'hui très largement acceptée. Le refus de l'admettre par certains relève d'un négationnisme caractérisé, tout aussi grave que le révisionnisme qu'ils reprochent aux autres" Reyntjens FILIP dans " Procès d'intention et faux-fuyant au sujet du Rwanda. Une mise au point" |
par Romuald MUSABE
Quand les opposants au régime du FPR élèvent la voix pour dénoncer ses méthodes machiavéliques ainsi que ses forfaits, une partie de l'opinion internationale semble sceptique ou qualifie de mensongers ou même de révisionnistes des témoignages pourtant dignes de foi et fondés. Mais ces opposants de la première heure ne sont pas les seuls à oser montrer le vrai visage du FPR. Ceux qui avait rejoint dès la première heure ses rangs , aujourd'hui déçus se mettent à parler et ils doivent être félicités, car il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Dans une lettre adressée en août 1999 à la "commission de l'ONU chargée d'enquêter sur la responsabilité de l'ONU dans le drame rwandais", notre compatriote Christophe HAKIZABERA, ancien officier des FAR qui avait rejoint en Ouganda le Front Patriotique Rwandais en 1990 témoigne. Dans les lignes qui suivent, nous vous proposons de découvrir la première partie d'un document adressé à la commission sus-mentionnée. La suite sera publiée dans notre prochain numéro.
La rédaction
La communauté internationale s'est laissée manipuler par les lobbies du FPR et aujourd'hui, l'ONU doit en payer le prix. La naïveté, l'esprit partisan, la légèreté et l'absence d'analyse et d'esprit critique de certains fonctionnaires conduisent son Secrétaire Général à remettre le système des Nations Unies en examen, en mettant en place une commission chargée d'enquêter sur le rôle de l'ONU dans la tragédie rwandaise.
Si l'ONU avait été perspicace dès le départ, il n'aurait pas accepté le retrait de ses forces au plus fort de la guerre et par conséquent elle aurait évité la tragédie dont on ne connaît pas , jusqu'à présent les victimes. Aujourd'hui, l'on parle de 800.000 morts tués, mais j'affirme que ce nombre est très loin de la réalité, car aucun travail statistique de dénombrement n'a jamais été fait. Pourquoi on minimise ce nombre ? Pourquoi les autorités actuelles à Kigali ne veulent pas procéder au recensement et au dénombrement des victimes? Autant de questions qui laissent planer l'ombre sur les auteurs de la tragédie rwandaise. Tant que ce travail n'aura pas été fait, le FPR et ses lobbies continueront à faire endosser la responsabilité sur L'ONU, la France et les Interahamwe pour couvrir son rôle prépondérant dans le génocide.
Dans la préparation de l'attaque du Rwanda par le FPR, les membres fondateurs de cette organisation savaient que les tutsi en paieront les frais , mais ils ne s'attendaient pas aux massacres à si grande échelle. Tous les pronostics faits par les gens du FPR en exil et ses sympathisants s'accordaient pour affirmer que la guerre qu'ils comptaient engager contre les hutu du Rwanda allait se solder par une victoire rapide du FPR TUTSI et que les victimes civils seraient moins de 500 personnes. Ce sont ces arguments qui ont convaincu le Général Fred Rwigema qui hésitait toujours à attaquer le régime hutu de Kigali.
Compte tenu des stratégies de départ du FPR, ces pronostics étaient vrais, mais ne tenaient pas compte d'une éventuelle intervention des troupes étrangères au côté des Forces Armées Rwandaises et qui devrait faire traîner la guerre. Quand le FPR a été repoussé par les Forces Armées Rwandaises aidées par les Zaïrois le 3 octobre1990, il a fallu vite penser au changement de stratégies et méthodes. C'est ainsi que nous avons abandonné l'idée d'une guerre classique au profit d'une guerilla. Les nouvelles stratégies politiques furent discutées longuement dans un séminaire organisé à MBARARA au mois de janvier 1991.
Nous avons conclu que pour s'assurer d'une victoire totale, il fallait attaquer le régime HABYARIMANA sur tous les fronts (militaire, politique, diplomatique et médiatique).
Pour s'assurer d'une victoire militaire tout en minimisant les pertes en vies humaines, le FPR opta pour ce qui suit :
1.1 Former des cadres politico-militaires et les envoyer sur tout le territoire pour véhiculer l'idéologie du FPR chez les Tutsi sympathisants du FPR. La première école de formation fut implantée à KABALE et MASAKA en Ouganda.
1.2 Infiltrer de petits groupes de 6 à 10 personnes bien formées militairement sur tout le territoire rwandais avec pour mission de terroriser la population, semer la panique et le désarroi chez la population civile, semer le chaos et le désordre dans le but de rendre le pays ingouvernable.
1.3 Installer sur tout le territoire des brigades (milices) du FPR qui entreraient en action le jour "J".
1.4 Par le biais de ces brigades, apprendre à tout jeune tutsi le maniement des armes à feu.
1.5 Rassembler le maximum possible d'équipement militaire à répartir sur tout le territoire rwandais sous forme de stocks.
1.6 Recruter le maximum de combattants parmi les jeunes tutsi qui protégeront les familles tutsi quand le FPR avancerait sur Kigali.
La politique du FPR était de diaboliser le régime HABYARIMANA et de se présenter comme une alternative; pour cela il fallait faire ce qui suit:
2.1 Provoquer la colère des Hutu en tuant un grand nombre de leurs congénères lors de chaque attaque militaire;
2.2 Reveiller la haine inter-ethnique en dressant les Hutu contre les Tutsi;
2.3 Créer les tensions inter-ethniques en tuant les leaders Hutu et en rejetant les responsabilités sur le régime HABYARIMANA et son parti MRND;
2.4 Camoufler l'identité ethnique du FPR en recrutant des Hutu de service qui adhèrent à l'idéologie du FPR;
2.5 Chercher un Hutu à mettre à la tête du FPR pour se faire passer pour un mouvement rassembleur.
2.6 Créer les tensions entre les partis politiques pour fragiliser l'opposition au régime HABYARIMANA dans le but de réduire d'influence des partis sur la scène politique rwandaise et de promouvoir ainsi un seul mouvement uni qui est le FPR;
2.7 Infiltrer et noyauter les partis politiques;
2.8 Infiltrer toutes les organisations de jeunesse de chaque mouvement;
2.9 Dresser l'opposition politique hutu contre le régime HABYARIMANA en organisant à travers les partis politiques les manifestations qui devraient dégénérer en troubles provoquant ainsi des mécontentements au sein de la population et par conséquent justifier la nécessité d'un changement de régime;
2.10 Calomnier l'église catholique qui prêche l'égalité entre les hommes et ayant contribué à l'éducation des masses populaires;
2.11 Liquider un grand nombre du clergé hutu afin de les faire remplacer plus tard par les tutsi;
2.12 Terroriser les missionnaires catholiques pour qu'ils quittent le pays car ils sont des témoins gênant et obstacles à l'exécution du plan du FPR dans tout son ensemble;
2.13 Tuer les anciens missionnaires qui connaissent l'histoire du Rwanda parce qu'ils sont responsable de ce qui s'est passé en 1959 quand les Tutsi ont perdu le pouvoir au profit de l'élite hutu formée par ces mêmes missionnaires dans les petits Séminaires;
2.14 Menacer les troupes étrangères qui voudront intervenir au Rwanda pour protéger les Tutsi;
2.15 A l'arrivée de la MINUAR, il a été convenu de ce qui suit : manipuler la MINUAR à travers le Général Dallaire à qui on doit chercher une jeune fille tutsi très intelligente et capable de l'influencer et le manipuler;
2.16 Utiliser les relations personnelles de la Canadienne Mme Hélène NDASINGWA Landoald avec son compatriote Dallaire dans le but d'avoir accès permanent à l'information de la MINUAR et de la manipuler;
2.17 Informer constamment la MINUAR des crimes commis au Rwanda en prenant soin d'incriminer le MRND et les INTERAHAMWE (alors que beaucoup de ces crimes étaient commis par le FPR sur des populations civiles ); assassinats politiques, attentats à l'explosif, massacres des civils;
2.18 Profiter de la colère des Hutu pour les accuser de préparer un génocide contre les Tutsi.
par Gaëtan MBONIGABA
Succédant à Monsieur Vincent NKEZABAGANWA assassiné le14/02/1997 , Monsieur Alype NKANDIYAREMYE avait été nommé Président du Conseil d'Etat. Avant de demander asile à la Belgique en mai 1999, il était aussi Vice -Président de la cour Suprême du Rwanda. C'est par une lettre adressée au Président Bizimungu le 18 juin 1999 qu'il a démissionné des ses fonctions.
Le regretté NKUNDIYAREMYE n'était pas un inconnu des milieux de la diaspora rwandaise. Il venait de publier un document de près de cinquante pages dans lequel il exposait ouvertement les crimes commis par le FPR depuis la guerre déclanchée en 1990 ainsi qu'une gestion désastreuse du pays. En particulier, il s'est associé aux multiples voix qui ont dénoncé le génocide dirigé contre les hutu depuis maintenant une décennie. En substance, il écrit ceci : (...) le FPR, dominé par un (...)groupe tutsi extrémiste (irréductibles), actuellement au pouvoir au Rwanda, et cela n'est plus à démontrer, a préparé, exécuté, fait exécuter et continue d'exécuter un génocide à très grande echelle, des crimes contre l'humanité sur des hutu et des tutsi modérés.
Ces crimes ont été commis au Rwanda depuis 1990 jusqu'aujourd'hui, sur le territoire rwandais et sur les territoires de la région des Grands Lacs, spécialement au Congo (ex Zaïre) et dans le maquis (...). C'est alors gravement malheureux et préjudiciable de continuer d'assister à l'inertie de la justice internationale, qui, bien qu'au courant de tout cela, semble ne pas être pressée à poursuivre et juger les ténors du Front Patriotique Rwandais (FPR) au pouvoir à Kigali".
Evoquant la situation politique à l'intéreur du pays, Monsieur NKUNDIYAREMYE a dénoncé le dictat du FPR à travers un noyautage et un musellement d'autres partis . Monsieur NKUNDIYAREMYE n'a pas pu se taire devant la violation des droits de l'homme, le pillage à grande échelle des ressources du pays et le détournement de l'aide internationale, les purges ethniques dans la fonction publique, et de façon particulière dans tout le système judiciaire .
Alors que le monde avait cru enterré à jamais le honteux système d'apartheid en vigueur jusque récemment en Afrique du Sud, il ne devrait pas crier victoire, car un autre forme de ce terrible mal a pris forme au Rwanda et va encore loin sous forme d'un esclavage à peine déguisé des hutu. Dans le document précité, Monsieur NKUNDIYAREMYE révèle qu'un système de servage est en vigueur depuis le niveau domestique jusqu' à l' échellon gouvernemental. Une ethnie considérée comme supérieure (celle des tutsi) règne sans partage sur les autres (celles des hutu et des twa).
C'est dans ce contexte que l'Eglise Catholique au Rwanda, qui prêche la fraternité entre les hommes, est dans le collimateur du régime du FPR dont le projet avoué est d'instaurer une église rwandaise. Tous les prétextes sont donc bon pour écarter à tout prix les évêques et prêtres hutu.
Le témoignage de Monsieur NKUNDIYAREMYE est très précieux, et sa mort, on ne peut manquer de le souligner, survient à la suite de celles de Monsieur Alphonse-Marie NKUBITO, ancien procureur général et ministre de la Justice, de Monsieur Silas MUNYAGISHALI, ancien Procureur de la République a.i. près le Parquet de Kigali ainsi que d'autres magistrats qui comme les précités sont disparus mystérieusement ou ont été purement et simplement exécutés par la machine répressive du FPR. Un témoin de plus vient de se taire à jamais. Il restera malgré tout un modèle pour son courage dans la lutte pour la vérité et la justice dans le drame rwandais.
Le 5 juin 1994, les escadrons de la mort du FPR décapitèrent le leadership de l'église catholique rwandaise en exécutant , dans des conditions tout aussi effroyables que le génocide tutsi dont on parle tant, trois évêques dont le primat de l'église catholique au Rwanda), 9 prêtres et un supérieur général d'une congrégation des frères.
Il a suffit d'une maladroite et laconique excuse du FPR pour que tout l'incident soit clos ou tout au moins jeté dans les oubliettes.
Afin de rendre hommage à ces serviteurs de Dieu qui avaient refusé de fuir pour ne pas mettre en danger la vie des déplacés tutsi qui avaient trouvé refuge à Kabgayi, nous reproduisons ci-après le détail de leur calvaire raconté par un témoin oculaire Vénuste LINGUYENEZA . Car au FORUM RWANDAIS, nous sommes persuadés qu'à force de faire la discrimination entre les victimes du drame rwandais, on reporte aux calendes grecques tout espoir de réconciliation nationale.
La rédaction
Je vais raconter les événements qui ont trait à l'assassinat des évêques Vincent NSENGIYUMVA, archevêque de Kigali, Joseph RUZINDANA, évêque de Byumba et Thaddée NSENGIYUMVA, évêque de Kabgayi , avec 9 prêtres ainsi que le Supérieur Général des Frères Joséphites, Jean Baptiste NSIGA. Les prêtres assassinés sont tous du diocèse de Kabgayi sauf l'Abbé Denis MUTABAZI du diocèse de Nyundo : il avait fui Nyundo où il avait reçu une vilaine blessure d'un coup de lance dans la main droite(...) et le malheureux avait cru avoir échappé à la mort.
Il s'agit de Monseigneur Jean-Marie Vianney RWABILINDA, vicaire général; Monseigneur Innocent GASABWOYA, ancien vicaire général; les abbés Emmanuel UWIMANA, recteur du petit séminaire, Sylvestre NDABARETSE, économe général, Bernard NYAMUGABUMWE, représentant préfectoral de l'enseignement catholique; François Xavier MULIGO, curé de la cathédrale, avec ses vicaires Alfred KAYIBANDA et Fidèle GAHONZIRE ( ce dernier étant en même temps aumônier de l'hôpital).
J'en fais le récit parce que témoin, parce que jusqu'à ce jour, l'épiscopat rwandais ne m'en a jamais demandé le récit et parce que même les études les plus récentes donnent toujours, des faits, la version du FPR. Et pourtant beaucoup de témoins sont encore en vie qui pourraient en faire la relation : le regroupement de ces différents témoignages donnerait un récit le plus complet et le plus fiable possible. On pourrait même retrouver les noms des responsables militaires du site de Kabgayi qui sont vraisemblablement les responsables de cet assassinat prémédité, faut-il le souligner. D'entrée de jeu, j'atteste que les évêques savaient plus ou moins ce qui les attendait, mais ils ont refusé de fuir. Ils en avaient discuté avant avec tous les prêtres responsables des communautés de Kabgayi.
Le FPR arrive le jeudi 2 juin 1994. Tout le site de Kabgayi tombe en leurs mains avec la fin de la matinée(...).Comme toujours le FPR arrive un peu avant les heures du repas. C'est ainsi qu'ils sont arrivés à l'évêché entre 11h et midi; l'infiltration datait déjà de plusieurs jours, si ce n'est de plusieurs semaines. Ils ont cherché les évêques et spécialement l'archevêque de Kigali; celui-ci fêtait précisément l'anniversaire d'ordination épiscopale, puisqu'il a été ordonné le 3 juin 1975; on avait donc préparé un bon repas de circonstance, mais ceux qui s'en sont régalés n'étaient pas les invités ! Les soldats du FPR ont regroupé les 3 évêques avec leurs prêtres devant la cathédrale. On va garder tout le groupe là sous le soleil jusque vers 15h quand on les descend sur la route devant l'école des infirmières. Ils vont rester là jusqu'à 3h du matin le vendredi. Il paraît qu'entre-temps les militaires du FPR leur proposaient d'aller se mettre à l'abri , mais eux sentaient le piège et refusaient. Vers 3h du matin du vendredi, on les conduisit en voiture jusqu'à Ruhango à une quinzaine de kilomètres; on les garda dans une pièce d' une des villas de Ruhango. Dans la pièce d'à côté, d'autres prisonniers étaient ligotés à la manière du FPR qui va les passer par les armes tôt dans la matinée. Les évêques vont rester là avec les prêtres jusqu'au matin du dimanche 5 juin.
Le dimanche 5 juin dans la matinée, on conduit tout le groupe au noviciat des Frères Josephites. Le curé de Byimana a la surprise de les voir là quand il va célébrer la messe dominicale pour les Frères, les religieuses et les fidèles réfugiés là-bas: on était venu lui demander de faire la messe parce qu'il n'y avait pas de prêtre et il concélébrera avec le groupe qui venait de Ruhango. Ce sera leur dernière messe puisqu'ils seront assassinés dans la soirée du même jour vers 19h (...).
Il faut dire qu'entre-temps les militaires devaient attendre des ordres d'en haut. Tout comme ils avaient voulu rassembler en un même lieu tous les responsables des communautés de Kabgayi. C'est ainsi que là où j'étais à Byimana, avec 4 autres confrères (le préfet des études de philosophie et les prêtres de la paroisse de Byimana), on est venu vendredi 3 juin au matin, nous dire que bientôt un véhicule viendrait nous emmener rejoindre les autres "banyakiliziya" (néologisme arrivé au Rwanda avec le FPR pour dire "les gens de l'Eglise").Y aurait-il eu des divergences au sein du FPR ? car même si le sort des évêques était déjà scellé, il n'en était pas de même pour tous les prêtres qui étaient avec eux et dont certains étaient tutsi. Finalement, les militaires tireront sur le groupe sans distinction.
J'étais donc à Byimana paroisse. En effectuant un flash-back, je me suis rendu compte que la tension était montée chez les militaires ce dimanche-là. Nous subissions une perquisition presque toutes les heures, et chaque fois la hargne était plus visible. Spécialement dans l'après-midi de ce dimanche, 2 militaires ont failli même nous tuer, moi et le séminariste Sylvain HABIYAMBERE; ils ont affirmé que leur arme ne tue pas les prêtres, ce que nous avons cru à l'instant, sans savoir ce qui se tramait, et qu'on avait fait des prêtres de Byumba qu'on a exterminé sans en laisser échapper un seul. L'assassinat s'est fait comme partout ailleurs ou le FPR a tiré sur les gens: on réunit tout le monde soi-disant pour parler sécurité, puis brusquement on ouvre le feu. C'est ce qui s'est passé avec les évêques et le groupe qui était avec eux. Vers 9h, on les a réuni au réfectoire des Frères Josephites pour parler de leur séjour et de leur sécurité, leur a-t-on dit. Les militaires se sont énervés quand ils ne voyaient pas arriver l'archevêque (qui était à la chapelle). Il y avait aussi les religieuses et d'autres personnes qui s'entretenaient avec leurs pasteurs. Peu après l'arrivée de l'archevêque(...) , le chef de poste s'est éclipsé, puis les militaires enragés ont fait irruption dans la salle en demandant ce que les "femmes" faisaient" là. Celles-ci ont été chassées sans ménagement. Toutes sont sorties, sauf une qui a été littéralement pétrifiée sous une table, qui a vu toute la scène et qui en a témoigné. On a tiré sur tout le monde; un prêtre a pu cependant s'échapper par la porte opposée à celle par où étaient entrés les militaires; le chanceux était passé par là dans la journée pour se promener vers la ferme des frères; c'est le même chemin qu'il a suivi, il s'est caché quelques minutes, puis quand on l'a retrouvé, on ne lui a rien fait. L'orage était passé.
On a tiré donc sur les évêques et leur groupe vers 19-20h. Vers minuit, les militaires réveillent tout le monde et de force tout le monde doit aller regarder les corps des victimes. Ceux qui étaient près de la porte comme Sylvestre NDABARETSE étaient réduits à de véritables passoires. Toutes les victimes sont allongées et ont reçu un coup de grâce, une balle dans la tête: RWABILINDA et GAHONZAYIRE ont même les yeux crevés. Un seul était resté assis dans son fauteuil et n'avait pas reçu le coup de grâce: l'évêque de Kabgayi avec sa carrure large, a reçu peut-être toute la première rafale et a dû mourir sur le coup.
Avec les ecclésiastiques, sont morts 2 jeunes gens qui étaient restés sans rien savoir du danger qui les guettait. Et l'on s'étonne de la présence du Supérieur Général des Frères Josephites parmi les victimes. Car les Frères avaient su ce qui se tramait et lui-même devait le savoir, mais il est resté volontairement, peut-être parce qu'il avait pensé qu'on allait tuer l'un ou l'autre, et pas tout le monde. Le maître des novices (hutu, burundais de surcroît) avait essayé de sauver quelques prêtres; il avait inventé un stratagème pour les avertir de l'imminence de l'assassinat: il les faisait sortir un à un soi-disant pour leur montrer leurs chambres; mais quand il a vu que celui qu'il venait d'avertir retournait obstinément dans le groupe, il y a renoncé. On l'a lui même assassiné quelques semaines après à Kinazi avec le neveu de Monseigneur KALIBUSHI; tous les autres Frères Josephites présents à Gakurazo en cette nuit du massacre, ont , comme par hasard, rejoint l'armée du FPR la semaine qui a suivi. Ils étaient 12, m'a-t-on dit.
Le matin du 6 juin, les militaires du FPR accompagnent le seul prêtre rescapé pour nous annoncer la terrible nouvelle, dans la version qui sera désormais officielle: des jeunes ecervelés ont commis la bavure, parce qu'ils auraient trouvé leurs famille décimées alors que l'Eglise n'a rien fait pour empêcher les tueries.
Nous sommes atterrés et nous pensons que notre tour viendra bientôt. En début d'après -midi, nous prenons notre courage à deux mains pour aller voir les corps des victimes: ils ont été déplacés dans une autre salle et le réfectoire a été lavé; il n'y a plus de traces, sauf l'odeur caractéristique du sang, ainsi que les impacts des balles, dans les murs. Ce sont les soeurs de Sainte Marthe qui ont lavé les corps et les ont placé côte à côte sur des nattes et des tapis. Tous les visages ont été couverts.
Quand nous demandons à ensevelir les corps, l'on nous dit que justement des officiers voulaient arranger cela avec nous. On m'a dit plus tard qu'il y avait 3 colonels dans le groupe. Nous faisons une réunion avec eux. Nous leur faisons trois propositions qu'il rejettent l'une après l'autre; heureusement d'ailleurs. La première était que chaque évêque doit être enseveli dans sa cathédrale, que ce serait possible certainement pour ceux de Byumba et Kabgayi puisque c'était en zone FPR, tandis que l'archevêque doit être confié à la MINUAR ou à la Croix-Rouge pour être enterré à Kigali. Niet. Heureusement, car on ne sait jamais ce que seraient devenus les corps, tandis que maintenant c'est sûr qu'ils ont été enterrés, ce sont eux qui gisent dans la cathédrale de Kabgayi et ils ont eu une belle messe célébrée ( des photos ont été prises). La deuxième proposition était que ce n'est pas n'importe qui, qui enterre un évêque, que donc l'autorité du FPR pouvait aller chercher l'évêque de Kibungo (Zone FPR également) pour venir enterrer ses confrères. Deuxième niet: les "civilians" ne circulent pas. C'est notre troisième proposition qui pouvait rencontrer leur agrément: enterrer les évêques dans la cathédrale de Kabgayi, et le reste dans une fosse commune à Gakurazo.
On me donne tout de suite dans la même après-midi une camionnette (avec un mineur d'âge comme chauffeur ) pour aller chercher (...) le matériel pour creuser les tombes et la fosse commune. J'en profite pour me rendre compte des dégâts faits à mon établissement et pour prendre au passage ma soutane. Le lendemain très tôt, on creuse les tombes. A la cathédrale, une tombe est creusé profondément pour l'évêque du lieu; les 2 autres arrivent à 1m puisqu'on pensait que pour les deux autres évêques, la sépulture était provisoire, qu'on les transférerait dans leurs cathédrales respectives le plus tôt possible. A Gakurazo, on creuse une longue fosse commune (...). Pendant ce temps, on va à la menuiserie du diocèse de Kabgayi pour chercher des cercueils ou de quoi confectionner des cercueils. Un seul cercueil est trouvé prêt: on le réserve à l'évêque du lieu. Les frères Josephites arrivent à confectionner 4 cercueils encore: pour les deux autres évêques, pour le vicaire général et pour leur supérieur général.
Les funérailles étaient prévues pour 14h le mardi 7 juin. Nous commencerons la messe avec un retard. Elle est chantée; je la préside. Seuls les cercueils sont sortis de la salle et rangés près de l'autel de fortune sur la barza devant la salle où les autres corps restent allongés. Je fais un sermon qui faillit me coûter cher: il semble qu'on n'a pas attendu la fin de la messe pour tirer quelques personnes à l'écart et leur demander si je ne suis pas Interahamwe, car je prenais la défense des évêques assassinés, de l'église calomniée et je m'en prenais à toute violence. Après la communion, le FPR demande à parler; l'officier qui prend la parole affirme qu'ils sont tous navrés de cet assassinat, mais qu'on cherche avec acharnement les auteurs qui ne sont personne d'autre que de jeune gens qui ont trouvé leurs familles décimées, et qui ont pensé que les évêques auraient dû empêcher ce malheur; il ajoute qu'un des coupables s'est tiré une balle parce qu'il serait sérieusement puni. (Sur le lieu même, personne n'avait entendu aucun coup de fusil depuis la nuit horrible où furent assassinés nos confrères) .
Après la messe, l'abbé Jean NSENGIYUMVA s'occupe de l'enterrement à Gakurazo; on lui demande de prendre la précaution de noter dans quel ordre les corps sont rangés, pour pouvoir les reconnaître à l'avenir. Moi je vais à la cathédrale avec d'autres personnes pour enterrer les évêques. Il fait déjà nuit et on termine l'enterrement à la bougie, avec, à l'extérieur de la cathédrale, un concert de rugissement de mitraillettes. Des journalistes anglophones passeront, mais feront semblant de n'avoir rien remarqué, sauf un qui posera deux ou trois questions à la dérobée(...).
Quand nous rentrons à Byimana, quelle ne fut pas notre surprise de remarquer qu'on a démoli toutes les portes de la paroisse, que nos affaires ont été volées, et que le reste est dispersé par terre. Pourtant, les militaires avaient reçu l'ordre de garder la paroisse (...).
Vers 2h du matin, (c'est l'heure des exécutions chez le FPR), un groupe de militaires nous terrorise. Il a pour chef KAMARAMAZA(...). Deux prêtres les accompagnent (Alexandre NGEZE qui est décédé au Bugesera début juillet, et un deuxième dont je dirai le nom en cas de besoin); visiblement, ces deux-là ne se doutent pas qu'une exécution est dans l'air. On me demande de suivre la troupe. Je passe ma soutane par dessus le pyjama et on me fait une place dans une cabine de la camionnette. On file sur Gakurazo. Le chef "afandi" va en conciliabule à l'intérieur avec ses homologues ou ses supérieurs encore sur les lieux. Quand il revient, il me dit qu'il me ramène à la paroisse. C'est par après que j'ai su avec certitude le danger que j'avais couru cette nuit-là, et même tout le temps que je suis resté au Rwanda. Comment se fait-il que je sois encore en vie, alors que tous les chefs des communautés de Kabgayi ont été tués avec les 3 évêques sauf moi ? Comment rester en vie encore après ce que j'ai dit à la messe des funérailles.
C'est le lendemain qu'un journaliste de radio Muhabura (du FPR) est venu prendre des notes. On lui a donné tous les noms des victimes, mais il s'abstenait de demander pourquoi on dirait pas que le Frère NSINGA est dixième prêtre assassiné ! Il semble que les membres du FPR de parenté proche avec NSINGA (avec GASABWOYA d'ailleurs aussi) avaient protesté contre son assassinat. On connaît la version qui a été lue à radio Muhabura. Ils ont faussé les dates en disant que l'assassinat avait eu lieu "hier", c'est-à-dire le mardi 7 juin; on n'a jamais donné le nom du Frère NSINGA, mais on a donné le mien !
Chers lecteurs,
Chers amis,
chers compatriotes
Avec ce numéro 6 nous clôturons l'année 1999, pour entrer dans une nouvelle année, un nouveau siècle et un nouveau millénaire. Nous sommes une des rares générations à fêter ce triple événement.
NOS VOEUX LES MEILLEURS POUR L'AN 2000.
Nous devons tout faire pour que notre peulpe se réconcilie et vive dans dans les meilleurs délais dans un Etat de droit.
LOTTA CONTINUA - VINCEREMO
Forum Rwandais N° 6; décembre 1999
Editeur Responsable : Eric Bahembera, P.O.Box 85, 3840 GB Hardewijk , Nederland