Lettre adressée à Monsieur le Premier Ministre Belge et à Monsieur le Président de la Commission européenne par les organisations Rwanda Pour Tous, Rassemblement pour le Retour des Réfugiés et la Démocratie au Rwanda et Forum für Frieden und Demokratie in Rwanda e.v. à l'occasion de la visite en Belgique de Monsieur Paul Kagame, Vice-Président et Ministre de la Défense du gouvernement rwandais.
Bruxelles, le 18 Janvier 1998
Monsieur Jean Luc DEHAENE
Premier
Ministre du Royaume de Belgique
16, Rue de la Loi
1000
Bruxelles
Monsieur Jacques Santer
Président de la
Commission Européenne
200, Rue de la Loi
1040 Bruxelles.
Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Président,
C'est avec un grand étonnement mêlé d'indignation que nous apprenons que vous allez accueillir sur le sol belge Monsieur Paul Kagame, Vice-Président et Ministre de la défense de la République rwandaise.
Il nous est difficile de comprendre votre geste au moment où le Haut Commissariat des Nations Unies pour les droits de l'homme, par le Rapport R. Garreton, et de nombreuses et éminentes organisations internationales de défense des droits de l'homme comme la Fédération Internationale des Droits de l'homme, Amnesty International, Human Rights Watch, Médecins sans Frontières, Physicians for Human Rights ont établi des rapports accablants contre le gouvernement rwandais. Ils accusent en effet les troupes de l'armée rwandaise dirigées par le Général Kagame d'avoir perpétré de graves violations des droits de l'homme dont des crimes contre l'humanité sur le territoire de l'ex-Zaïre dès octobre 1996 lors de la destruction à l'arme lourde des camps des réfugiés rwandais, prélude à la conquête du pouvoir à Kinshasa par Monsieur Désiré Kabila.
Il nous est malaisé d'admettre votre acte alors que, avant d'inviter le chef d'une organisation accusée de crime de guerre et de crime contre l'humanité, vous n'avez pas attendu les conclusions de la mission d'enquête internationale commandée à cet effet par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Cela est d'autant plus inquiétant que "l'homme fort de Kigali", Monsieur Kagame, sans le moindre regret, a déjà lui-même reconnu la paternité des opérations militaires qui s'y sont déroulées et qu'il continue aujourd'hui de déployer à l'intérieur du pays sa stratégie macabre de nettoyage ethnique. Que dire des 150.000 détenus qui croupissent sans dossier dans les cachots et dont l'Assemblée nationale vient de prolonger le délai de détention préventive à cinq ans sans avoir fait l'objet d'un procès verbal ni d'un mandat d'arrêt et sans être passés devant un juge!
Vous savez aussi que le Pouvoir de Kigali continue de combattre toute idée de dialogue avec ses opposants et rejette tout projet de réconciliation nationale. Nous ne pouvons pas penser un seul instant que le Royaume de Belgique et l'Union Européenne, avec leur parfaite connaissance du peuple rwandais et de sa tragédie, pourraient fouler ouvertement aux pieds le droit humanitaire fondamental en accordant une respectabilité à un des architectes du calvaire rwandais, lequel devrait normalement comparaître devant le Tribunal Pénal International sur le Rwanda pour réponde de ses crimes.
Retour à la page d'accueilMonsieur le Premier Ministre,Monsieur le Président,
La Commission d'enquête parlementaire belge concernant les événements du Rwanda vient d'accomplir un travail remarquable en mettant en exergue les dysfonctionnements, les erreurs et les responsabilités de la communauté internationale en général, du Gouvernement belge en particulier, dans le génocide rwandais et dans la mort d'au moins dix Casques Bleus belges. Nous condamnons les auteurs de tels crimes et saluons la mémoire des victimes innocentes aussi bien belges que rwandaises.
La Commission a aussi émis des recommandations. Il s'agit d'une contribution importante à la compréhension du drame de notre peuple et contient des éléments qui, s'ils étaient approfondis, pourraient faire éclater la vérité au grand jour. Elucider par exemple et prioritairement l'assassinat des Présidents du Burundi et du Rwanda en date du 6 avril 1994 nous renseignerait sur les véritables planificateurs du génocide rwandais. Rechercher et interroger l'officier supérieur rwandais qui a conduit les Casques Bleus belges au camp militaire de Kigali ainsi que le Général Dallaire, Commandant de la MINUAR, nous donnerait des indications claires sur l'assassinat des Casques Bleus.
Le prestige et l'autorité de la Belgique et celui de l'Union Européenne seraient reconnus et rehaussés si, au lieu de paraître forcer le compromis politique avec un régime criminel avéré, vous vous engagiez plutôt à appuyer politiquement le suivi de la Commission d'enquête et à fournir tous les moyens nécessaires au travail de recherche de la vérité initiée par le Parlement belge. Nous restons d'avis, en effet, que seule la restauration de la vérité dégagera les discours de globalisation de la culpabilité criminelle entretenue entre les groupes ethniques rwandais et servira de catalyseur à la réconciliation nationale. Nous vous assurerions alors notre parfaite collaboration et vous encourageons vivement de vous engager dans cette stimulante entreprise de recherche de la vérité, base essentielle de la réconciliation.
Monsieur le Premier Ministre,Monsieur le Président,
Permettez nous cependant de vous mettre en garde contre les tentatives en cours de maquillage de la réalité ou de récupération politique de votre bonne foi et de vos initiatives avantageuses en faveur du Rwanda. Nous avons appris avec consternation que certains esprits zélés, pour des calculs inavouables de politiques purement intérieure de vos pays, vous auraient approché pour vous demander de profiter de la présence en Belgique de l'hôte rwandais afin de lui demander pardon pour des responsabilités de la Belgique et des pays de l'Union Européenne. En accueillant Monsieur Kagame, alors que la tragédie continue, nous pourrions vous soupçonner de ne pas avoir tiré suffisamment les leçons du drame rwandais.
La demande de pardon est un acte de grand courage politique que nous ne manquerions pas de saluer le moment venu. Toutefois, nous affirmons solennellement que cette demande de pardon doit être présentée au peuple rwandais et non au représentant du pouvoir criminel de Kigali. Demander le pardon de Kagame revient aussi à lui donner une couverture pour ne pas comparaître devant le Tribunal International pour le Rwanda. En effet, nous soutenons toujours que le Front Patriotique est coresponsable avec le gouvernement précent du génocide. Si vous cédiez à de telles pressions pour présenter vos excuses devant une personnalité aussi compromise, les démocrates rwandais ne croirons pas en votre sincérité et vous en garderons un profond ressentiment et les générations futures n'oublieront pas ce geste malheureux.
Dans les différents documents et déclarations que vous avez sans doute reçus, nous avons invité le nouveau pouvoir à engager le dialogue avec les acteurs des courants politiques, des Eglises et de la société civile, tant de l'extérieur que de l'intérieur, afin de débattre et de chercher ensemble les réponses aux grands enjeux nationaux et sur la manière dont le pays devrait être gouverné. Parmi les mesures urgentes ont été proposées la convoctation des Etats Généraux de la République, à savoir une Conférence Nationale, et la mise sur pied d'une Commission Vérité. Le peuple rwandais a en effet besoin d'institutions qui lui inspirent confiance et dans lesquelles il se reconnaîtrait.
Nous restons convaincus que si la Belgique, les pays de l'Union Européenne devaient entreprendre une action porteuses pour la réconciliation nationale, la reconstruction morale et matérielle et l'édification d'un Etat démocratique, c'est manifestement par l'appui à la mise en place de telles institutions. Nous pensons aussi que si vous devez demander pardon au peuple rwandais, c'est devant les instances comme celles-ci, réunissant les représentants de toutes les couches de la nation, qu'un acte aussi valeureux que généreux, devrait être posé.Il est entendu que c'est à l'issue de ces Etats Généraux que les autorités légitimes vous exprimeront les sentiments du peuple rwandais vis-à-vis de votre noble geste.
Retour à la page d'accueilMonsieur le Premier Ministre,Monsieur le Président,
La Belgique et l'Union Européenne, plus que n'importe quelle autre Puissance, disposent des atouts considérables politiques, culturels, historiques et économiques pour aider les Rwandais à sortir de l'autodestruction et à retrouver les chemins de la cohésion nationale. Il vous revient désormais de les déployer et de prendre des initiatives politiques audacieuses en assumant votre rôle de pointe au sein de la communauté internationale. Quant à nous, signataires de cette lettre, nous restons prêts à collaborer avec vous et avec toutes les bonnes volontés à la recherche des voies pacifiques et démocratiques pour mettre fin au conflit rwandais.
Dans la conviction forte que le présent cri d'alarme, mais aussi d'espoir, retiendra votre meilleure attention, et vous encouragera à oeuvrer pour la paix en Afrique centrale, veuillez agréer, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Président, l'expression de nos sentiments les plus respectueux.
Les organisations signataires.
Rwanda Pour Tous
B.P. 18 Etterbeek
B - 1040
Bruxelles.
Rassemblement pour le Retour des Réfugiés et la Démocratie au
Rwanda-RDR
B.P. 10
B - 4980 Trois Ponts
Forum fûr Frieden und Demokratie in Rwanda e.V.
Postfach
3219
D- 53022 Bonn
Copie pour information:
- Messieurs les Chefs de Gouvernement des pays de l'Union Européenne.
- Monsieur le Président du Parlement Européen.
- Monsieur le Président de la Commission du Développement et de la Coopération: Union Européenne.