Union des forces démocratiques rwandaises

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COMMUNIQUE DE PRESSE N° 27

 

POUR UNE RECONCILIATION NATIONALE BIEN COMPRISE

 

 

Du 18 au 20 octobre 2000 va se tenir à Kigali un colloque sur la réconciliation nationale. Le martelage propagandiste s’emploie activement à présenter cette grand-messe comme un signe évident de la volonté du régime et un pas décisif vers la réconciliation nationale.

 

Pour sa part, l’UFDR a pris position dans une lettre datée au 10 octobre 2000 au Secrétaire Exécutif de la Commission ad hoc estimant, au vu de la manière dont ce colloque a été conçu et organisé, qu’il s’agit d’une activité soumise à une politisation idéologique et policière du parti au pouvoir. En effet, alors que cette occasion aurait dû être saisie pour ouvrir des perspectives d’avenir en matière de justice sociale, au niveau institutionnel, politique, économique, éducatif au sens large, etc., à travers un débat responsable sur les origines lointaines et récentes du mal rwandais et pour définir clairement les responsabilités depuis le pouvoir monarchique fondé sur une prétendue inégalité naturelle entre les composantes de la nation rwandaise jusqu’à la guerre d’octobre, au génocide et aux massacres perpétrés en avril-juillet 1994 et aux crimes de guerres, aux crimes contre l’humanité, aux actes de génocide commis par le nouveau pouvoir aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays et qui ont occasionné de lourdes pertes en vies humaines et ont profondément déchiré le tissu social rwandais, en passant par la trahison des principes qui ont guidé la révolution socio-politique de 1959 et par de longues années de dictature, le régime a écarté du débat les forces politiques de l’opposition. Preuve s’il en était encore besoin qu’en matière de réconciliation nationale les responsables actuels ne font preuve d’aucune volonté politique. Il ne peut pas y avoir de réconciliation si le principe de départ est l’exclusion.

 

Préoccupée par la seule consolidation des institutions mises en place dans la ligne de sa victoire militaire et du coup d’Etat  institutionnel du 17 juillet 1994, il est évident que l’oligarchie militaro-ethniste au pouvoir  n’allait pas prendre le risque de se livrer à un exercice pouvant sonner le glas de son régime. L’expérience a montré que quand elle  y est contrainte par les circonstances ou lorsqu’il s’agit d’une opération de charme envers ses bailleurs de fonds, elle prend bien soin au préalable de prévoir des mécanismes lui permettant de contrôler l’essentiel des affaires. Ainsi, au niveau des institutions, l’armée s’est rendue maître non seulement de tous les rouages de l’Etat, dans pratiquement tous les services de l’administration et des entreprises étatiques mais encore des militaires d’active siègent au Parlement et dans les instances judiciaires. La loi fondamentale du pays, initialement constituée de la Constitution révisée de juin 1991 et de l’Accord de paix d’Arusha qui garantissait le partage du pouvoir entre les différentes forces politiques et garantissait surtout au peuple rwandais les valeurs primordiales que sont l’unité nationale, le pluralisme politique, social et économique, la démocratie, ainsi que le respect des libertés et droits fondamentaux de la personne, a été supplantée par la déclaration du FPR du 17 juillet 1994.

 

Avec ce coup d’Etat institutionnel, le FPR s’est érigé en parti-Etat et a frappé les autres formations politiques d’interdiction d’exercer leurs activités, les empêchant ainsi d’influer sur les destinées du pays. Aussi, pour se mettre à l’abri d’une probable concurrence électorale, le FPR a contraint à l’exil, fait emprisonner, quand il ne les a pas tué, la plupart des dirigeants des organes de base des autres partis politiques, et même des personnes non politiquement engagées mais incarnant un certain potentiel de leadership dans leurs communes ou régions d’origine, en les accusant arbitrairement d’avoir participé au génocide. D’autres sont contraints à des travaux manuels forcés sur leurs collines d’origine, ou encore sont condamnés à vivre dans la clandestinité.

 

Toutes les décisions et les orientations importantes sont ainsi prises par le haut commandement de l’armée autour du général KAGAME et sont endossées pour la forme par les organes officiellement compétents. La Commission pour la réconciliation et l’unité nationales n’échappe pas à la règle : ni indépendante, ni représentative de la communauté rwandaise et sans objectifs et sans programme clairement définis, elle n’est qu’une caisse de résonance du pouvoir en place et un paravent destiné à la communauté internationale.

 

Comme les partis politiques, la presse indépendante, les organisations de défense des droits humains, les Eglises et les autres composantes de la société civile sont elles aussi dans l’impossibilité d’exprimer librement leurs opinions en raison de l’intimidation des services de sécurité qui leur imposent de se taire ou de s’aligner sur les vues du régime . Même les étrangers n’échappent pas à cette intimidation : les observateurs de la mission des droits de l’homme mise en place par l’ONU ont été chassés du Rwanda par le pouvoir de Kigali et de nombreuses ONG occidentales ont été renvoyées pour permettre aux militaires et autres agents du régime de massacrer les populations innocentes sans la présence de témoins gênants.

 

En matière de justice surtout, la situation est des plus préoccupantes. La loi de la jungle est la seule qui a droit de cité : expropriation des terres, des maisons et d’autres biens convoités, le terrorisme et la délation sont les principales règles du jeu. En un mot la justice du vainqueur sur le vaincu. Plus de 150.000 personnes, dont la majorité sont sans dossier, croupissent dans les prisons dans des conditions inhumaines et n’ont droit à aucune assistance juridique. Les chiffres avancés par le régime sont en deçà de la réalité car ce macabre inventaire ne recense pas ceux qui sont détenus dans des lieux aussi divers que les camps militaires et les cachots particuliers. Le régime rwandais a été, à ce titre, classé au premier rang mondial des pays qui violent le plus les droits de l’homme par le journal anglais The Observer du 26 octobre 1999.

 

L’on se souvient certainement aussi que, au lieu de s’investir directement dans la reconstruction morale du pays en engageant un débat responsable en vue d’amener le peuple rwandais à se sentir profondément concerné par son avenir, le régime en place n’a eu de cesse depuis sa prise du pouvoir en juillet 1994 de contribuer à accentuer les divisions par l’exclusion sociale, politique et économique d’une partie de la population et par la globalisation du crime à un groupe ethnique. Des spéculations stériles du genre « qui se réconcilie avec qui ? » et la nécessité de rendre la justice ont longtemps occulté le débat sur la réconciliation nationale.

 

A ce propos, la vision politique de l’UFDR, par ailleurs maintes fois exprimée, est que sans une réelle volonté politique et sans un profond engagement de toutes les composantes de la nation rwandaise pour se donner mutuellement des garanties, il n’y aura pas d’authentique paix sociale, ni de véritable réconciliation nationale.

 

Pour l’UFDR la réconciliation nationale ne se décrète pas. Elle ne doit pas non plus être un beau slogan politique destiné à agrémenter les discours des politiciens. La réconciliation ne sera que la conséquence des politiques à mettre en œuvre et non un préalable. Pour cela, elle doit être traduite dans les faits par un ensemble de décisions politiques, de mesures administratives et de comportements humains aptes à favoriser la coexistence pacifique entre Rwandais de tous horizons, dans le respect de la loi et des droits fondamentaux de la personne. C’est ce long travail qui assurera une véritable réconciliation et non pas de grandes cérémonies partisanes dont le défaut est souvent aussi de vouloir faire entériner les orientations déjà tracées dans la stricte ligne de la pensée unique du  pouvoir en place. Il devient dès lors indispensable de convoquer les organisations politiques de l’intérieur et de l’extérieur, les représentants de la société civile intérieure et en exil pour réfléchir en commun sur notre histoire, nos réalités présentes et sur les problèmes que pose le Rwanda de l’avenir.

 

Pour l’UFDR, la voie de la réconciliation nationale se trouve dans le respect strict des principes consacrés par l’Accord de paix d’Arusha. Dans ce contexte, une véritable réconciliation passe obligatoirement par le rapatriement de tous les réfugiés. Pour ce faire il importe d’amorcer un dialogue franc et direct entre le gouvernement rwandais et les organisations des Rwandais de l’extérieur. Ce dialogue devient de plus en plus incontournable dans la mesure où le bilan noir du FPR n’inspire guère confiance et que de ce fait, comme ceux d’hier, les Rwandais aujourd’hui à l’extérieur exigent un minimum de garanties politiques et autres pour leur retour. Toutefois, ces contacts ne seraient bénéfiques que s’ils avaient réellement pour objet d’associer tous les Rwandais à la prise de décision concernant leur pays. Il est donc inutile de les taxer tous d’être des criminels qui devraient rentrer au plus vite pour grossir les rangs de ceux qui croupissent dans les prisons déjà surpeuplées et où la mortalité a atteint des taux inquiétants.

 

Ce n’est pas que l’étiquette d’exilés devrait garantir l’impunité aux criminels se trouvant parmi eux, car la réconciliation passe également par le jugement et la condamnation de tous les responsables du génocide et des massacres perpétrés dans notre pays. Les réfugiés ayant commis des crimes doivent en répondre au plus vite tout comme les criminels aujourd’hui au pouvoir. Le temps est venue de rendre équitablement justice et de rétablir l’autorité de la loi aux dépends de l’impunité dont bénéficient les criminels par le simple fait qu’ils sont à l’abri à l’étranger ou parce qu’ils sont au pouvoir.

 

L’UFDR refuse cependant le jugement des gens d’après leur ethnie, leurs origines, leurs croyances philosophiques ou leur appartenance politique et croit en la valeur intangible de chaque personne et aspire à une société où les gens vivent en paix. L’UFDR croit que chaque homme de par sa condition humaine détient un certain nombre de droits fondamentaux incontestables auxquels on ne peut tolérer aucune atteinte. Dès lors, la réconciliation passe également par la sécurité des personnes et des biens. Il importe alors de mettre fin à la chasse à l’homme et à la confusion à dessein des criminels avec les membres d’un groupe ethnique donné. Ce principe pose le problème des rapports entre les institutions et la hiérarchie militaire. Alors que l’armée doit être non partisane et être à la disposition du gouvernement et subordonnée à sa seule autorité, l’expérience avec l’APR a montré le contraire. Pour cela il importe de s’en tenir aux principes d’organisation de l’armée tels que prévus par la loi fondamentale. Cela contribuerait à renforcer la confiance que le peuple rwandais tout entier doit avoir dans son armée.

 

La réconciliation doit transparaître également à travers le partage effectif du pouvoir à tous les échelons des pouvoirs de l’Etat en vue de permettre à chaque groupe de participer efficacement à la gestion du pays. A cet égard, l’UFDR est prête à s’associer aux autres forces politiques pour fixer un agenda politique et pour définir, avec le gouvernement, les modalités et les conditions de ce partage.

 

Ce n’est qu’une fois ces problèmes débattus dans la sérénité que, ensemble, les Rwandais pourront définir un nouveau cadre institutionnel, circonscrire la charpente d’une nouvelle constitution et mettre en place un véritable gouvernement d’union nationale qui aura à exécuter un programme dont les grandes lignes auront été préalablement définies par les Assises Nationales sur l’unité et la réconciliation. L’UFDR estime que, entre autres priorités, ce gouvernement aura à :

1.     Rapatrier tous les réfugiés et à les réintégrer dans leurs biens, comme toutes les victimes du système de spoliation en vigueur

2.     Relancer le processus démocratique en mettant en place les mécanismes définis par les Assises Nationales

3.     Ramener la paix en mettant en place des mécanismes efficaces de lutte contre toute forme de discrimination et d’exclusion

4.     Prendre des mesures nécessaires pour garantir la sécurité des personnes et des biens

5.     Mettre  en place une Commission Justice et Vérité chargé de faire la lumière sur les périodes sombres de notre histoire

6.     Réorganiser et stimuler l’économie nationale

7.     Lutter contre toute forme de corruption

8.     Mettre en place un système de recrutement aux postes de responsabilités de l’Etat et à tous les emplois administratifs, ainsi que d’admission aux écoles basé sur une compétition loyale qui offre des conditions d’égalité de chances

9.     Assistance humanitaire aux groupes les plus vulnérables

10.  Mettre en place un programme d’assistance aux rescapés

11.  Accélérer le jugement des présumés responsables des actes de génocides commis au Rwanda depuis 1990

12.  Collaborer avec le TPIR et autres juridictions compétentes pour traduire en justice les responsables de tous bords encore en liberté des crimes de génocide, des crimes contre l’humanité et autres violations graves des droits humains

13.  Libérer les prisonniers sans dossiers et pour lesquels il n’existe aucune preuve de culpabilité

14.  Effectuer un recensement général de la population et mettre un nom sur chaque victime de la tragédie rwandaise

15.  Préparer et organiser les élections générales devant intervenir à la fin de la période de transition définie par les Assises Nationales sur la réconciliation et l’unité.

16.  Restaurer des relations d’amitié et de bon voisinage avec les pays de la région des Grands Lacs.

 

Il est évident que, dans le contexte actuel, la réconciliation restera un vœu pieux sans garanties effectives de la communauté internationale, en particulier celles des pays qui avaient assisté les deux parties aux négociations d’Arusha et dont certains sont aujourd’hui partie prenante dans le durcissement et le pourrissement de la situation au Rwanda et dans la sous-région suite à la caution morale apportée aux entreprises criminelles du régime de Kigali à travers leur appui diplomatique, leur assistance militaire et la fourniture du matériel de guerre.

 

Sans ces garanties, toute démarche est vouée à l’échec. Et ce n’est ni la rencontre du 18 au 20 octobre qui ressemble plutôt à un congrès du FPR, ni la parodie d’élections prévues pour mi-décembre 2000 pour les organes intermédiaires, ni les législatives et les présidentielles de 2003 qui changeront la situation. Tant que les décisions concernant les Rwandais et leur avenir continueront à être prises unilatéralement sans qu’il y ait un début de débat politique ouvert et un système judiciaire qui protège les droits et les libertés individuelles, tant que le citoyen ne sera pas placé au centre de toutes les préoccupations et ne sera pas en mesure de contrôler le pouvoir et de participer à la gestion de la chose publique et tant que la vérité sur les responsabilités dans le drame rwandais ne seront pas établies et les véritables coupables des crimes de génocide, des crimes de guerre et des autres violations graves des droits de l’homme sans distinction de l’auteur ni de la victime punis, la réconciliation nationale restera un slogan politique vide de sens.

 

 

 

Fait à Bruxelles, le 16 octobre 2000

Faustin TWAGIRAMUNGU

Président de l’UFDR

                 

P.O Eugène NDAHAYO

2ème Vice-Président