Par Ndereyehe Charles , Président du RDR .
Vendredi, 11 février 2000
Lorsque j'ai fait mon intervention à UTRECHT le 2 Octobre 1999 dans une conférence sur la problématique de la reconciliation rwandaise, organisée par des ONGs et Asbl rwandaises oeuvrant en Hollande, sur le thème " La PAIX EST UN PREALABLE AU DEVELOPPEMENT DURABLE", certains exilés rwandais et même certains occidentaux qui étaient présents parmi les participants se sont étonnés de m'entendre dire que " le vrai problème rwandais actuel n'est pas le conflit entre les hutu et les tutsi"; pourtant c'est une réalité toute crue. Il y a une différence à dire que tel ou tel régime , comme actuellement le régime du FPR, est ethnisante et ethnocentriste, et affirmer que le conflit rwandais est ethnique.
On ne peut pas trouver une bonne solution à un problème mal posé. Beaucoup de personnes confondent souvent les causes du drame rwandais avec ses effets ou ses conséquences . Certains experts, voire même ceux de l'ONU, se limitent souvent au constat des faits sans pousser le raisonnement plus loin jusqu'à l'identification du "problème central". C'est dans ce piège que tombent beaucoup de personnes lorsqu'elles abordent l'analyse de la crise rwandaise et la désintégration de la société rwandaise qui s'en est suivie.
Quand vous demandez la cause de la crise rwandaise au rwandais ordinaire ou à certains "experts" du problème rwandais, ils vous répondent souvent que "il y a deux problèmes à savoir le régionalisme et l'ethnisme". Mais rares sont ceux qui réussissent à définir "le problème central" .
Même si ces problèmes sont semblables, ils sont complètement différents. Résoudre l'ethnisme n'entraîne nécessairement pas la résolution du problème du régionalisme et inversement. Pour résoudre ces deux problèmes en même temps , il faudrait avant tout trouver la cause commune qui en est à la base. La plateforme du RDR est très explicite en la matière: "Tout comme l'ethnisme, le régionalisme est une conséquence d'absence d'Etat de Droit... En effet, jusqu'à nos jours, la mauvaise gouvernance au Rwanda se manifeste essentiellement par l'exclusion, la discrimination, la restriction ou la préférence basée sur l'origine régionale ou l'appartenance ethnique. Elle a la conséquence de dénier ou de compromettre la reconnaissance, la jouissance ou l'exercice des droits et des libertés dans les domaines politique, économique, social et culturel, et dans d'autres domaines de la vie publique, dans des conditions d'égalité entre citoyens d'un même pays." Plateforme du RDR, IIième Congrès ordinaire du RDR, Paris 23/8/98.
Le RDR se refuse de se confondre avec ceux qui veulent porter leur lutte sur le terrain ethnique. Le RDR est contre un système socialement, économiquement et politiquement injuste; il n'est ni contre une personne, ni contre une ethnie ou une région car un système n'a ni ethnie ni région. Il est vrai que la discrimination ethnique a souvent dominé la scène politique au Rwanda, mais ce n'était là qu'une des manifestations de l'absence d'un Etat de droit. C'est pourquoi nous nous refusons absolument de commettre les mêmes erreurs de ceux qui hier se sont battus contre ce qu'ils qualifiaient de " dictature de Habyarimana Juvénal" ciblant la personne du Président, pour se retrouver sous la tyrannie de Kagame Paul . La mort d'un dictateur ne conduit nécessairement pas à la démocratie. En visant le système instauré par les extrémistes du FPR, le RDR veut balayer avec lui les bases sur lesquelles il est érigé, y comprises les personnes qui l'ont institutionnalisé ou qui l'incarnent. Les membres du RDR sont donc des opposants politiques, et non des opposants ethniques. Nous voulons une démoctratie pluraliste, un régime républicain, un pouvoir du peuple, pour le peuple et par le peuple.
Qu'une dictature soit hutu ou tutsi, les effets sont relativement les mêmes pour celui qui la subit. Quelle différence ça fait pour un enfant qui a perdu ses parents ou ses frères sous la deuxième république et celui qui les a perdu sous le FPR? Y a-t-il vraiment une différence pour un parent qui, hier, se voyait refuser l'accès de ses enfants à l'éducation et qui se retrouve dans la même situation actuellement. Quelle est la différence entre le régime du FPR et la monarchie féodale antérieure à 1959, pour un paysan qui voit ses cultures broutées par les vaches d'un éleveur sans pouvoir broncher ni recourir à la justice, ou celui qui est interné dans un camp de concentration sans pouvoir exploiter librement son patrimoine foncier?... Un hutu démocrate accepterait-il de retourner au Rwanda pour aller vivre sous une dictature hutu? Le degré de dictature ou de criminalité est indépendante de l'ethnie.
Les effets, le résultat et les manifestations des conflits cycliques dont le peuple rwandais est victime jusqu'à présent, ont été la plupart des cas dominés par une confrontation ethnique, mais l'essence et le fondement de ces conflits ne sont pas de nature ethnique .
Vers la fin de la période féodo-monarchiste, les clans des ABANYIGINYA et des ABEGA qui avaient réussi à imposer leur domination sur les autres clans tutsi , se sont servis et se sont appuyés sur l'ethnie tutsi pour asseoir leur exploitation des couches paysannes qui étaient principalement des hutu. Mais il y avait aussi des hutu qui exploitaient des masses paysannes hutu bien qu'étant d'une même ethnie. Par ailleurs, il y a toujours eu des hutu qui ont été des alliés du pouvoir féodo-monarchiste aussi bien comme il y a des hutu qui sont actuellement alliés du pouvoir mis en place par le FPR et dominé par des extrémistes tutsi. Enfin lorsque les colonialistes sont arrivés , ils se sont servis du pouvoir féodo-monarchiste pour exploiter le pays et son peuple.
L'ethnie a donc continué à servir d'outil d'exploitation , mais ne fut pas la cause de cette exploitation. Dans la période féodale comme sous le régime du FPR, l'ethnie a été érigée en système de gouvernance et de discrimination , les rouages du pouvoir ont été dominé ou sont dominés par l'ethnie Tutsi, mais l'ethnie en tant que telle n'est pas un mal du tout. Chacun doit être fier d'appartenir à son ethnie car elle fait partie intégrante de son identité socio-culturelle. L'ethnisme n'est pas à confondre avec la diversité ethnique. C'est plutôt la discrimination basée sur l'ethnie qui est un problème, c'est du racisme comme il y a d'autres formes de racisme, comme celui qui est basé sur la couleur de la peau. Malheureusement les gens tombent souvent dans le piège de la globalisation et assimilent celui qui gouverne avec son ethnie ou sa région.
Réduire le problème rwandais à l'ethnisme c'est trop simplifier le problème rwandais et tomber dans le piège des ethnistes qui ont toujours présenté la Révolution sociale de 1959 comme une révolution ethnique, alors qu'elle visait l'égalité des droits de tous les rwandais et de toutes les ethnies. Cette attitude réductionniste frise de racisme et est contraire à la vérité qu'on découvre en analysant la composition de la diaspora rwandaise. En effet on y retrouve toutes les ethnies et voire même de toutes les régions. Le coup d'état de Rutsunshu en 1896 a provoqué des exilés tutsi en Uganda et au Congo (RDC). Le coup d'Etat militaire de 1973 a été à l'origine de beaucoup d'exilés hutus et par la suite , il y a même eu d'autres réfugiés hutu durant le règne du MRND comme Kanyarengwe Alexis et Bizimungu Pasteur. Actuellement il y a des tutsis qui refusent de rentrer au Rwanda, tout comme il y a des Tutsi qui fuient encore le pays sous ce régime du FPR.
L'histoire devrait apprendre à ces réductionnistes que des rwandais peuvent faire des alliances basées sur la communauté des intérêts, sans qu'ils ne soient nécessairement pas de même ethnie ou de même région. Certains se complairont de parler actuellement de "Hutu de Service" ou de "Hutus de façade", mais je suis de l'avis qu'il ne faut pas continuer à banaliser des choix politiques des adversaires politiques comme si leurs actes étaient des improvisations. Il est vrai que certains choix soient dûs au manque de patriotisme qui conduit à un opportunisme personnel, basé sur des intérêts strictement personnels et égoïstes, ou soient dûs à un opportunisme politique qui au lieu de privilégier les intérêts long terme de la population se cantonne plutôt sur des intérêts court terme pas vraiment beaucoup différents du premier type d'opportunisme, mais d'autres alliances peuvent bel et bien être fondées sur la communauté d'intérêts.
En effet, dans l'histoire rwandaise on connaît des exemples d'alliances qui sont loin d'être inopportunes:
- Basebya (Twa) , Ndungutse (Tutsi) et Rukara (hutu) se sont alliés contre le pouvoir "illégal" de Musinga;
- En 1959 certains tutsi ont préféré la République à la monarchie féodale tutsi. Pendant la guerre 1990-1994;
- Les leaders des Forces Démocratiques du Changement (FDC) à savoir le Mouvement Démocratique Républicain (MDR), le Parti Social Démocrate (PSD) et le Parti Libéral (PL) ont été des alliés de première heure du FPR à dominance Tutsi, avant que certains d'entre eux ne fassent un virage de 180 degrés suite à l'intrensigeance de ce Front qui voulait instaurer un pouvoir sans partage;
- Actuellement le roi féodo-monarchiste tutsi déchu Kigeli V Ndahindurwa est opposé au régime de Paul Kagame (tutsi) tout comme y sont opposés des Républicains;
- Des tutsi démocrates du FPR sont contre les extrémistes tutsi qui dominent le FPR de même que le sont d'autres démocrates hutus de la diaspora etc...
Pour ce qui nous concerne, le problème n'est donc pas l'ethnie de celui qui gouverne, mais plutôt la manière dont il s'est approprié le pouvoir et la façon dont il l'exerce. Nous luttons contre l'appropriation et la monopolisation du pouvoir du peuple. Nous nous sommes soulevés contre l'exclusion d'une partie du peuple à l'exercice du pouvoir politique qui lui revient de droit. Nous refusons qu'il y ait de citoyens de 2ième rang. Fondamentalement donc, le problème central est au niveau de la mauvaise gestion du pouvoir.
Bien que ce soit un fait actuel que les extrémistes tutsi du FPR se soient emparés des reines du pouvoir et tentent à tout prix de s'appuyer sur leur ethnie pour asseoir et consolider leur dictature, le RDR n'est pas d'accord avec le courant de globalisation voulant faire croire que le FPR incarne ou représente l'ethnie tutsi, tout comme nous ne sommes pas d'accord avec ceux qui tendent à affirmer qu'il n'y a pas de démocrates au sein du FPR. Le RDR considère que les membres du FPR, Hutu et Tutsi confondus, ont choisi librement d'adhérer à l'idéologie qui répondait le mieux à leurs intérêts du moment. C'est leur droit le plus absolu et nous les considérons tout simplement comme nos adversaires politiques qui doivent avoir leur place dans la vie politique nationale. Ils ne peuvent donc pas se considérer ni être considérés comme des représentants éthniques des autres rwandais qui n'épousent pas l'idéologie du FPR, surtout que le régime actuel n'a reçu aucune légitimité du peuple rwandais auquel il s'est imposé par la force des armes.
Pour le RDR, ce Front "Patriotique" qui se veut UMULYANGO (famille), comme hier le MRND se voulait UBWATO (bateau), ne peut être qu'une imposture car il exige que tout le monde adhère de grès ou de force à son idéologie. Le gouvernement qu'il a mis en place est donc monolithique et ne peut être soutenu par des démocrates. Le RDR n'a donc avec le FPR qu'un contentieux d'exclusion, d'usurpation du pouvoir et de différents crimes dont se sont rendus coupables ses membres qu'il veut protéger en toute impunité; ce n'est donc pas un problème ethnique. Nous refusons absolument que les extrémistes Tutsi utilisent le FPR et son armée quasi mono-ethnique pour priver les autres rwandais de leurs droits humains, sociaux, politiques et économiques. Nous trouvons inadmissible que le FPR s'érige en SuperParti, se confonde avec les Institutions républicaines , impose les leaders et le règlement d'ordre intérieur aux autres partis, et aille jusqu'à déposer les parlementaires et les magistrats, Hutu et Tutsi confondus, qui s'opposent à sa mauvaise gouvernance.
Le RDR est fermement convaincu que la réconciliation est possible, et que toutes les ethnies peuvent vivre en harmonie au Rwanda, à condition qu'il y ait des Institutions démocratiques qui rassurent et sécurisent tout le monde. Or le FPR, qui n'a pas de crédibilité morale, philosophique et éthique, est incapable de mettre en place ces Institutions. Sa nature oligarchique ne peut lui permettre d'avoir la volonté politique d'instaurer une démocratie pluraliste, d'autant plus qu'il est dominé par des extrémistes politiquement, moralement et criminellement co-responsables du génocide du peuple rwandais.
Pour le RDR, l'homme doit être au centre des préoccupations journalières de tous les pouvoirs. Le développement humain doit aller de paire avec le strict respect des droits civils, des droits économiques, des droits sociaux et des droits politiques des citoyens. Aucune action politique ne peut être exonérée du strict repect des droits de l'homme tels qu'ils ressortent dans les conventions et instruments internationaux. C'est pourquoi le RDR a la profonde conviction que cette politique n'est pas possible sans l'instauration d'un Etat de droit, et a choisi pour devise: Un peuple reconcilié dans un état de droit. Mais par ailleurs, le RDR sait qu'il ne peut exister d'Etat de droit sans démocratie car celle-ci est un préalable au respect des libertés fondamentales de la personne humaine et des droits fondamentaux des citoyens. Voilà pourquoi au bout de son analyse, le RDR conclut que l'absence de démocratie et donc de l'Etat de droit qu'elle soutend, constitue le vrai problème de la crise rwandaise. En effet, le peuple n'a jamais eu sa place dans la gestion du pouvoir. Exception faite de la période allant de 1959 à 1968 durant la première République, les "représentants" du peuple ont jusqu'à présent été nommés ou désignés.
C'est, entre autres, une des raisons pour lesquelles les Accords d'Arusha restent la référence politique du RDR, car ils stipulent clairement que la démocratie est fondée sur l'idée que toute souveraineté appartient au peuple et que la représentation populaire doit être le reflet authentique de la volonté des citoyens. En plus , tout comme ces Accords, la plateforme politique du RDR affirme que la société démocratique doit reposer sur la séparation des pouvoirs législatif-exécutif-judiciaire, tout comme elle insiste sur la nécessité de l'instauration du pluralisme en tant qu'expression des libertés individuelles. En fin , comme les Accords d'Arusha , cette plateforme réaffirme que le multipartisme doit impliquer la légitimité de l'opposition.
Le vrai problème central de la crise rwandaise n'est pas ethnique. Il est identifiable à la lutte violente et non-démocratique d'accès au pouvoir. Cette usurpation du pouvoir du peuple conduit à la marginalisation et à la privation de certains rwandais d'une ethnie ou d'une région de leurs droits fondamentaux, notamment le droit à la vie et à la sécurité tant physique que juridique, l'accès à la nourriture et aux soins médicaux, l'accès aux facteurs de production et au crédit, l'accès à l'éducation et /ou à la formation professionnelle et donc à l'emploi...
C'est pourquoi le RDR se bat pour un pouvoir intégral: politique, économique, social et culturel du peuple rwandais, pour tout le peuple rwandais et par tout le peuple rwandais, libre et souverain. De part ce fait, le RDR trouve qu'il est érroné de prétendre que la création du Hutuland et du Tutsiland résoudrait le problème rwandais, surtout que les tenants de cette solution ne montrent même pas clairement la place reservée aux Twa, dont on ne parle presque jamais, et aux enfants nés des mariages mixtes..
Les Hutus, les Tutsi, les Twa sont des rwandais et doivent vivre ensemble en harmonie. Personne ne doit être victime ni de son ethnie, ni de sa région, ni de son sexe, ni de sa religion ou de ses opinions politiques. Le génie des Hutu, des Tutsi et des Twa doit se mettre à la disposition du développement et du bien-être de tout le peuple rwandais. Le RDR lutte pour mettre en place un système de gestion du pouvoir qui garantisse et sécurise tout un chacun, et qui lui permette de jouir des retombées de ce développement et des fruits de son travail. La lutte se poursuivra jusqu'à ce que le peuple récupère sa souveraineté notamment pour sélectionner ses représentants et choisir ses gouvernants sans aucune contrainte, ainsi que pour exercer son droit de participer sans aucune intimidation à la détermination des politiques publiques. Chaque rwandais a droit à un espace de liberté. Le RDR n'est ni contre une personne, ni contre une ethnie, il est contre un système injuste.
Le RDR trouve que le niveau bas d'éducation et de formation professionnelle de la population est source de beaucoup de disparités sociales et que des gouvernants irresponsables profitent de cette ignorance pour instrumentaliser les ethnies comme support de leur mauvaise gouvernance. C'est pour cela que l'éducation de base figure parmis les priorités du programme politique du RDR.