LA PROBLEMATIQUE REGIONALE KIGA-NDUGA AU RWANDA
 
 

LA POLITIQUE D'IMPLANTATION DES PROJETS DE DEVELOPPEMENT DANS DIFFERENTES REGIONS DU RWANDA
 
 

Papier presenté par Ndereyehe Charles, Vice-Président de l'UFDR et Président du RDR, dans la Conférence organisée par IHUMURE asbl à Bruxelles le 25 Septembre 1999








1. INTRODUCTION

Je voudrais remercier d'abord les organisateurs de cette conférence-débat d'avoir franchi les barrières que constituent les tabous sur le régionalisme . Avec l'éthnisme, le régionalisme constitue un des principaux maux qui ont ruiné notre société, et qui freinent toutes les tentatives de réconciliation jusqu'à présent entreprises. Pourtant la plupart de nos compatriotes font tout pour esquiver les débats de ces problèmes. Certains préfèrent être hypocrites et ne veulent pas en parler quand ils sont avec les autres, mais quand ils sont au milieu des "leurs", ils ne cessent de se lamenter dans leurs petits coins et d'envoyer des malédictions de tout genre à ceux de "l'autre camp".
 

J'ai donc espoir que ces débats constitueront un premier pas qui devrait nous aider à corriger les erreurs que nous avons commises ou dont nous avons été victimes. Nous devrions pouvoir nous dépasser pour décrisper les attitudes de souspicion et de méfiance qui caractérisent souvent nos comportements, et faire un débat politique sans complaisance pour faire des propositions concrètes en vue d'éradiquer ce mal qui est l'un des principales causes de la disintégration de notre pays.
 

Il m'a été demandé de faire un exposé sur les aspects de disparités de développement régionale au Rwanda. Pour aborder un tel sujet, il aurait fallu normalement une documentation fouillée sur les flux financiers par région, ou par préfécture, et des enquêtes pour mesurer l'impact de ces investissements. Nos conditions d'exilés ne m'ont pas permis de le faire, néanmoins j'ai pu me faire procurer quelques documents d'études antérieurement conduites sur certains aspects de cette question. Mon exposé va donc s'appuyer principalement sur les analyses faites par Dr Butare Innocent sur "la question régionale au Rwanda" en 1993 et sur les résultats de la "Commission Nationale d'agriculture " (CNA), qui a analysé les politiques agricoles du Rwanda et dont j'étais membre de 1990 à 1994.
 

J'ose espérer que l'objectif de nos débats n'est pas de culpabiliser qui que ce soit , ni de chercher des boucs émissaires. Pour mieux bâtir l'avenir pour nos générations futures, il nous faudra discuter objectivement et à bâtons rompus sans que personne ne se positionne en défenseur de tel ou tel régime.
 

2. Qu'est-ce que le NDUGA et qu'est ce que le RUKIGA?
 

Dans le jargon politique actuel le NDUGA n'est pas à confondre au Nduga du Grand Mashira, ni avec la région de Nduga de la période féodo-coloniale. Le RUKIGA n'est pas non plus à confondre avec la région telle qu'elle était connue avant 1959, région écologique des hautes altitudes qui va des hautes terres du Buberuka jusqu'au Buyenzi en passant par le Buhoma , le Bushiru , le Cyingogo, le Bukonya, le Bumbogo, Ndiza et le Buliza, le Budaha, le Nyantango, le Bwishaza, le Bunyambiliri, le Bufundu et le Nyaruguru. Du point de vue bioclimatique, le Rukiga touche donc principalement les préfectures de Byumba , Ruhengeri, Gisenyi, Gikongoro, Kibuye et Cyangugu.
 

"Sur le plan humain ( institutions, coutumes, et religions…) les différences culturelles sont si peu significatives, qu'elles ne méritent pas qu'on s'y attarde . Comme on le devine, la question qui interesse le politicien n'est pas de savoir si le Nduga et le Rukiga correspondent à des réalités physiques , mais plutôt celle du poids relatif de chaque entité dans la distribution des richesses et du pouvoir." Dr Butare Innocent, la question du régionalisme in FORUM PAIX ET DEMOCRATIE n.001, Kigali , Mai 1993.
 

Du point de vue qu'on peut qualifier de politicaille, le NDUGA (élargi) correspondrait à toutes les préfectures du Rwanda à l'exception de Byumba, Gisenyi et Ruhengeri qui constitueraient le RUKIGA ( restreint).
 

3. Le régionalisme dans l'implantation des projets de développement.
 

Y aurait-t-il eu des populations d'une région qui auraient été avantagées par rapport à d'autres lors de l'implantation des projets de développement ? Nous allons tenter de répondre à cette question avec des données que nous avons pu extrapoler des deux études ci-haut mentionnées.
 

L'analyse conduite par Dr Butare Innocent sur base d'indicateurs contenus dans une étude menée par le ministère du Plan sur " la dynamique des centres urbains et ruraux , et polarisation de l'espace au Rwanda"

a permis de catégoriser les communes du Rwanda suivant l'importance des revenus. Avant la guerre du FPR, le classement des 30 Communes ayant les revenus ruraux les plus bas ou les plus élevés était le suivant :
 
Prefecture 30 Communes à revenus ruraux par habitant les plus bas. 30 Communes à revenus ruraux par habitant les plus élevés.
1. Gikongoro
 
 

  2. Butare 
 
 
 
 

  3. Byumba 
 
 
 
 
 

  4. Kibuye 
 
 
 
 
 
 
 
 

  5. Cyangugu 
 
 
 

  6. Kigali 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

  7. Kibungo
 
 
 
 
 
 

  8. Gisenyi

  9. Ruhengeri

Kivu, Mudasomwa, Muko, Nshili, Rwamiko, Musebeya, Mubuga , Nyamagabe, Musange;
 
 

Ngoma, Huye, Nyabisindu, Kigembe, Runyinya, Maraba;
 
 

Kibali, Kivuye, Cyumba;
 
 

Rwamatamu, Mabanza, Bwakira, Gitesi, Kivumu, Gishyita, Rutsiro, Mwendo;
 
 

Kamembe, Karengera, Karambo;
 
 

Nyarugenge (rural)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

-
 
 
 
 
 
 
 
 

-
 
 

-

-
 
 
 
 
 
 

-
 
 
 
 

Tumba, Murambi, Muhura;
 
 

-
 
 
 
 
 
 

-
 
 

Rubungo, Kanombe, Bicumbi, Gikoro, Musasa, Tare, Mugambazi, Rutongo, Shyorongi, Mbogo, Rushahshi, Butamwa, Kanzenze, Gikomero.
 
 
 
 

Mugesera, kabarondo, Sake, Birenga, Kigarama, Rukira, Rutonde, Muhazi, Rusumo, Kayonza, Rukara;
 
 

Nyamyumba;
 
 

Nyakinama;


 

Source: Dr.Butare Innocent in FORUM PAIX ET DEMOCRATIE, n.001 Mai 1993
 

En ordre décroissant, les préfectures les plus pauvres étaient donc Gikongoro, Kibuye et Butare; tandis que les plus riches étaient Kibungo et Kigali. Il n'apparaîssait pas clairement qu'il y ait eu des habitants d'une région qui avaient été plus avantagés en terme de revenu rural par personne.
 

En se basant sur les résultats d'une autre étude semblable menée par le Ministère de l'Agriculture , de l'Elevage et des Fôrets: " Les Sources de revenus des ménages agricoles rwandais, les exportations et leur impact sur la disponibilité alimentaire en milieu rural ", on trouve des résultats qui corroborent ceux de l'étude précédente .

Ceci a permis à Dr. Butare Innocent de classer les préfectures en terme de richesse des ménages agricoles en ordre décroissant comme suit: 1. Kibungo, 2. Kigali, 3. Ruhengeri, 4. Byumba, 5. Gitarama, 6. Gisenyi, 7. Butare, 8. Cyangugu, 9. Gikongoro, 10. Kibuye.

Les producteurs agricoles de Kibuye, Gikongoro, Cyangugu, et Butare gagnaient moins que la moyenne nationale. D'après cette étude , on trouvait les ménages très pauvres dans toutes les préfectures du pays, mais avec une plus forte concentration dans Gikongoro et Kibuye.
 

Selon les résultats de la Commission Nationale d'Agriculture , l'économie rwandaise était et reste fondamentalement agricole; en 1988 , 87% des exportations étaient d'origine agricole, la population rurale était 92% de la population totale, alors que la main d'oeuvre rwandaise se répartissait en 90% agricole, 2% dans le secteur industriel, et 8% dans le secteur tertiaire.

Le niveau de revenu , qui est en relation directe avec la sécurité alimentaire, peut donc être aussi fotographié à travers le niveau de couverture des besoins alimentaires.
 

REPARTITION DES PRODUCTIONS / PREFECTURE EN 1989 (1000Tonnes)
 
Région
Tubercules et Bananes
Legumineuses
Céréales
Calories/hab/j
Nombre 

D'EAF */1986

Nationale
  1. Butare
  2. Byumba
  3. Cyangugu
  4. Gikongoro
  5. Gisenyi
  6. Gitarama
  7. Kibungo
  8. Kibuye
  9. Kigali
  10. Ruhengeri
3.706,1

361,3

414,2

202,1

116,1

268,7

475,2

659,9

123,0

645,2

440,3

240,3

20,2

43,1

8,3

5,5

15,4

25,7

37,0

10,3

44,6

30,3

264,8

18,3

38,0

6,6

7,4

30,2

15,0

26,3

23,8

14,6

31,5

1.280

1.056

1.763

846

657

1.230

1.219

2.086

1.097

1.187

1.595

1.112.000

136.200

122.500

79.100

82.300

116.600

132.000

91.700

91.700

135.300

124.900


 

* EAF : Exploitation Agricole Familiale
 
 

REPARTITION DES PRODUCTIONS / PREFECTURE EN 1989 (%)
 
 
 
Région2100

Calories

%

Nombre

D'EAF/

1986

% Populati-on/pref.
Nationale

1. Butare

  1. Byumba
  2. Cyangugu
  3. Gikongoro
  4. Gisenyi
  5. Gitarama
  6. Kibungo
  7. Kibuye
  8. Kigali
10. Ruhengeri
100

9,75

11,18

5,45

3,13

7,25

12,82

17,81

3,32

17,41

11,88

100

8,39

17,91

3,45

2,27

6,41

10,70

15,41

4,28

18,57

12,61

100

6,90

14,35

2,51

2,80

11,41

5,67

9,93

9,01

5,51

11,88

61

50,29

83,95

40,29

31,29

58,57

58,05

99,33

52,24

56,52

75,95

100

11,87

8,20

8,25

12,17

11,23

6,90

14,35

2,51

2,80

11,41

100

12,20

10,50

6,70

7,50

9,40

12,20

7,20

6,7

17,00

10,7


 

Sources : SESA-MINAGRI-CNA
 

Au Rwanda, le niveau de productivité des exploitations rwandaises dépendent principalement de la nature et du niveau de dégradation des sols, du climat et de la topographie qui favorisent telle ou telle culture par région, plutôt que dépendre du niveau des investissements spécifiques autres que la main d'oeuvre.

En analysant le niveau de couverture des besoins énergétiques, qui est la synthèse et le reflet des productions agricoles, on constate que les agriculteurs de Gisenyi étaient dans la même catégorie que ceux de Gitarama. Les populations de Gikongoro et de Cyangugu étaient les plus sous-alimentées tandis que ceux de Butare et ceux de Kibuye se trouvaient juste au seuil. Les populations les plus nanties étaient ceux de Kibungo, Byumba et Ruhengeri.
 

NOMBRE DE PROJETS DE DEVELOPPEMENT RURAL / DATE DEMARRAGE
 
Préfecture
1965-1975
1976-1981
1982-1987
1988-1993
TOTAL
  1. Gisenyi
  2. Ruhengeri
  3. Byumba
  4. Kibuye
  5. Gikongoro
  6. Cyangugu
  7. Butare
  8. Gitarama
  9. Kigali 
  10. Kibungo
National
-

-

1

1

-

-

1

-

2

-

5

3

-

3

-

2

1

1

-

7

3

20

1

4

2

1

4

1

5

2

5

-

25

-

-

-

-

1

-

-

-

2

1

4

4

4

6

2

7

2

7

2

16

4

54

 


 

Source: Agenda agricole , Kigali 1992
 

La carte de redistribution des projets agricoles en termes quantitatifs montre que toutes les préfectures étaient recouvertes de projets de développement rural . La préfecture de Kigali avait été de loin la plus favorisée que les autres (30%) , suivie par Gikongoro et Butare 13% , Byumba 11% , Ruhengeri-Gisenyi et Kibungo 8% . Les préfectures Gitarama-Cyangugu et Kibuye semblaient les moins nanties.

Mais en terme de taux de couverture des préfectures par les projets agricoles, les communes non couvertes étaient:
 

Les préfectures de Ruhengeri et Byumba semblaient les moins favorisées en terme de couverture de projets agricoles.
 
 

A l'exception du DERVAM, la couverture des projets ne tient pas compte des projets liés aux cultures industrielles (Café, thé, pyrèthre, canne à sucre, riz ), car la plupart de ces cultures ne dépendaient plus du MINAGRI. Les cultures industrielles ou de substitution à l'importation étaient situées principalement concentrées dans les préfectures suivantes:
 
 

Pourquoi malgré un nombre si élevé des projets, les ruraux restaient-ils dans une pauvreté aussi alarmante ?
 

En se penchant sur cette question la CNA a dégagé entre autres , outre les erreurs de conception , les constats suivants:

Concernant la disparité dans l'économie urbaine, Dr Butare nous fait savoir que l'analyse de l'économie rwandaise montraient que la ville de Kigali renfermait l'essentiel de l'économie rwandaise avec 70% des établissements économiques situés en ville (22% de l'ensemble des activités du pays) . A lui seul Kigali détenait 66% des dépôts bancaires du pays en 1991. Il y avait peu de différenciation entre les capitales régionales. Butare, la deuxième ville du pays enregistre 11 fois moins d'établissements économiques et 13 fois moins de dépôts bancaires que Kigali. Gisenyi avait 2,9 % des établissements économiques avec 3,8% de dépôts bancaires; Ruhengeri 3,7% d'établissements avec 2,4% de dépôts et Byumba 0,9% avec 1,2% de dépôts.
 

Quand on analyse la cartographie routière, mis à part l'ordre chronologique d'implantation des projets routiers, on constate que les routes asphaltées respectaient une certaine logique économique notamment en relation avec le "corridor Nord". Ainsi les routes Cyanika-Gisenyi, Gatuna-Kigali, Kagitumba-Kigali, Rusumo-Kayonza, Kigali-Kanyaru, Butare-Cyangugu, Cyangugu-Bugarama, sont tous des axes de désenclavement du Rwanda vis à vis de l'extérieur. A ceci il faut ajouter des axes de jonction Ruhengeri-Kigali, Gitarama-Mukamira et Gitarama-Kibuye. Les seules régions qui semblaient vraiment défavorisées sont celles de la Crête Zaïre-Nil, en S/préfecture de Kaduha et Birambo, et la région du Bugesera.
 

Enfin en abordant le problème d'un autre angle de vue, celui du dynamisme socio-économique qui se reflète à travers l'indice synthétique de développement communal mis au point par le Miniplan en tenant compte entre autres de l'importance des équipements ( électricité, téléphone, infrastructures scolaires et sanitaires, projets et églises…) , il ressortait que la préfecture de Gikongoro était la moins développée au Rwanda, suivie de celles de Byumba, Gitarama et Butare. Par contre les préfectures de Kibuye, Kigali, Gisenyi et Cyangugu semblaient être les mieux placés en terme de dynamique socio-économique.
 

En faisant la synthèse de tous les classements basés sur les indicateurs d'évaluation de l'impact socio-économique, on constate que les préfectures Kigali, Kibungo et Byumba reviennent au moins 3 fois parmis les 5 prefectures en tête de liste, Gitarama-Ruhengeri-Gisenyi reviennent 2 fois, Cyangugu et Kibuye 1 fois, et Butare et Gikongoro aucune fois. S'il y a donc eu régionalisme dans ce domaine, il aura existé au dépens de ces 4 dernières préfectures. Il ne ressort pas clairement que les préfectures dites du "RUKIGA" aient été particulièrement favorisées.
 

On peut donc conclure que les habitants du milieu rural ainsi que les citadins des Centres urbains de Gisenyi, Ruhengeri et Byumba préfectures dites du RUKIGA partagent leur pauvreté et leurs misérables conditions avec leurs semblables du NDUGA. Il n'y a vraiment pas de fait concret dans ce domaine qui montre clairement qu'il ait eu une discrimination notoire en le "RUKIGA" et le "NDUGA". La maladie se trouve donc ailleurs. Alors le régionalisme est-il un mythe ou une réalité ?.
 

4. Du concept du régionalisme.
 

Avant de songer à résoudre un problème, il faut commencer par le poser correctement. Il y a donc lieu de se demander si nous percevons la problématique du régionalisme de la même façon.

Je ne voudrais pas empiéter sur les interventions des autres orateurs mais, je m'en voudrais de ne pas dire un mot la-dessus. Quoique l'on dise, le problème du régionalisme existe bel et bien, sinon nous ne serions pas ici à en discuter. Mais alors , il est mal posé ou nous le transposons là où il n'est réellement pas.
 

Si comme le définit le RDR , "Le régionalisme est une déviation dans la gouvernance et dans le comportement social des individus, déviation caractérisée fondamentalement par l'appropriation égocentrique du pouvoir politique et des ressources nationales limitées" ; et si "il se manifeste essentiellement par l'exclusion, la discrimination, la restriction ou la préférence basée sur l'origine régionale " Plateforme politique du RDR, Paris 23Août 1998.

Je voudrais donc partager totalement la pensée de Dr Butare Innocent lorsqu'il conclut dans son étude que:
 

" Les populations du Nord et du Sud ne sont opposées par aucun différend historique d'intérêt ou de culture. Les divisions, les tensions et les haines fondées sur les régions n'ont jamais été le fait des larges couches de la population rwandaise. Le régionalisme n'a été une réalité que pour une petite fraction constituée de politiciens, de fonctionnaires, de militaires, de commerçants et d'étudiants qui luttaient de manière anti-démocratique pour asseoir leurs intérêts égoïstes en vue de perpétuer l'usurpation des ressources nationales limitées…Au Rwanda, le régionalisme n'est pas un courant de pensée qui affirme l'existence d'entités régionales spécifiques et qui revendique la reconnaissance de leur identité politique ou économique." Dr. Butare I. , op. cit.
 

C'est dire donc que la plupart d'entre nous sommes la cause et la solution du problème. Si nous étions des vrais patriotes, nous devrions débattre cette question et trouver rapidement des solutions au lieu de continuer à sacrifier des populations entières par des querelles insensées.
 

L'une des causes de la persistance de ce problème, découle du fait qu'il y a des gens qui relativisent trop le régionalisme et refusent à ceux qui se considèrent comme des victimes et par conséquent lésés dans leurs droits, d'exprimer leurs griefs d'une part ; d'autre part , des leaders politiques n'ont jamais vraiment soumis à la population des solutions adéquates sans les imposer. On se souviendra du pseudo-équilibre régional (et ethnique) durant la deuxième République et du très regretté phénomène de "KUBOHOZA" durant l'intermède du multipartisme (1991-1994).
 

Les régionalistes provoquent donc des sentiments de rancoeurs et d'agressivité chez les victimes de leur exclusion ou de leur injustice, qui les poussent à leur tour à prêcher les mêmes comportements chez eux. Ce faisant, personne n'est plus soucieux de penser aux intérêts du pays et le sentiment patriotique s'évanouit. Les rwandais ont encore fraîchement dans la mémoire le fait que le recroquevillement sur la région et , dans certains cas , sur le terroir a eu pour conséquence la faiblesse du sentiment de solidarité et voire même d'indifférence devant le malheur de l'autre. C'est dans ce cadre que les régionalistes du Sud sont restés indifférents à l'égard de la misère des populations déplacées de Ruhengeri et de Byumba, fuyant le FPR, par le simple fait d'être originaires du Nord. Inversement, certains régionalistes du Nord ont pendant longtemps souhaité que la guerre s'étende au Sud, pour que "ceux-là aussi souffrent". Au bout de la ligne, les régionalistes de deux bords ont tous souffert de cette horrible guerre et de ses conséquences. L'on serait tenté cyniquement de dire que c'est bien fait pour eux, si leur funeste compétition n'avait précipité le peuple innocent dans des malheurs et des souffrances indescriptibles.
 

Malgré les épreuves et les souffrances subies par le peuple rwandais, certains continuent à répandre le venin régionaliste. Ils prétendent détenir des solutions à la crise rwandaise tout en étant incapables de mener un dialogue fructueux ou une simple discussion constructive avec un ressortissant d'une autre région. Pire encore, aveuglés par des (re)sentiments, des déceptions ou des haines hérités du temps où ils luttaient pour se partager les postes et les privilèges, certains rwandais vont jusqu'à torpiller des initiatives visant à refaire l'unité brisée, à se réconcilier en profondeur pour redonner au peuple sa dignité perdue et de l'espoir. Heureusement, de plus en plus des rwandais comprennent que pour leur avenir et celui de leurs enfants, il importe de ne plus faire le jeu des champions de la division et de la zizanie, et celui des éternels frustrés pour qui les autres sont la cause de leurs défaillances et de leurs malheurs.
 

5. Origine et manifestattions du régionalisme au Rwanda.
 

Actuellement le Rwanda est détruit physiquement et moralement par la guerre déclenchée le 1er Octobre 1990 par le Front Patriotique Rwandais et la violence extrême qui l'a accompagnée. Or le régionalisme est le principal facteur qui a rendu les rwandais de l'intérieur incapables de gérer convenablement cette guerre, et de lui trouver une solution appropriée qui aurait pu épargner au peuple les horreurs qu'il a connues et les dures conditions d'exil. Le FPR et son lobby ont exploité et amplifié avec brio des divisions, les querelles et les haines entre les régionalistes du Sud et du Nord pour finalement les marginaliser ou les exclure tous. Aujourd'hui, c'est le peuple rwandais tout entier qui est entraîné dans une voie sans issue, ayant perdu le droit à la liberté de déterminer son destin. Continuer à entretenir ce mal, c'est vouloir prolonger les souffrances du peuple. Mais alors, comment en est-on arrivé là ?
 

Après la naissance de la république, on a assisté petit à petit à un dérapage par rapport aux idéaux qui avaient guidé la révolution sociale de 1959. Certains témoignages receuillis parmis les militants de première heure de la République font ressortir que, après la marginalisation des leaders de Butare, le Centre du pouvoir a fonctionné autour de l'alliance nouée par les leaders du parti MDR-Parmehutu de Gitarama et Ruhengeri.
 

Par la suite, la volonté des députés d'exercer pleinement leur droit constitutionnel en 1968 , en mettant en vigueur les conclusions du rapport d'une commission d'enquête de l'Assemblée Nationale ( Commission de contrôle du Gouvernement, en matière de gestion administrative, de politique économique et de la justice ) sur l'état de gestion du pays et sur le développement économique, ouvrit une crise interne au sein du MDR-Parmehutu et du régime. Cette crise se solda par l'exclusion des députés dits "déviationnistes", pour la plupart originaires du Nord. Suite à ces événements, le Président Kayibanda, des jeunes politiciens et hauts fonctionnaires récemment sortis des universités européennes, redoutant que les officiers de l'armée (en grande majorité du Nord) ne leur ravissent le pouvoir, pratiquèrent une politique de repli sur soi, de méfiance et de suspicion à l'égard des ressortissants du Nord. Sentant le pouvoir vaciller, les conseillers du Président essayèrent désespérément d'imposer une révision de la Constitution afin de permettre au Président Grégoire KAYIBANDA de rester au pouvoir. Le dernier gouvernement de KAYIBANDA avec la moitié des ministres ressortissants de quelques communes de Gitarama fut le sommet de cette phase de dérive régionaliste et de trahison de l'idéal révolutionnaire.
 

Dans le sillage des députés écartés et des officiers ambitieux, le Nord devint un foyer de contestation et de grogne. La rupture fut consommée avec le coup d'état du 5 juillet 1973 qui marqua le début de la 2ème République et à l'alliance Gitarama-Ruhengeri succéda l'alliance Gisenyi-Ruhengeri et en moindre mésure Byumba.
 

Le régionalisme a donc commencé avec la première République et a continué avec la deuxième République. Le mal est le même sauf que les acteurs ont changé et que la situation est allée en s'empirant. Le régionalisme n'est donc pas un problème de régions en tant qu'entités géographiques ou des sous-ensembles de développement . Il est par contre un problème de pôle autour duquel gravitent le pouvoir et la redistribution des dividendes qui en découlent.

Ce n'est pas le fait d'être né dans tel ou tel région du pays qui constitue un problème; le problème naît à partir du moment où, au lieu de se préoccuper de développer harmonieusement le peuple tout entier en vue d'instaurer une société plus juste et plus équitable, les tenants du pouvoir favorisent les uns et marginalisent les autres en leur privant de leurs droits économiques, sociaux, culturels et parfois même politiques.
 

Durant des débats organisés par le RDR notamment parmis les réfugiés en Afrique de l'Est , il a été possible de dégager certaines manifestations du régionalisme dont je voudrais vous faire part des points saillants :
 

Le régionalisme est donc une discrimination au sens de la violation des droits de l'homme et des citoyens.
 

Les séquelles du régionalisme sont encore vivantes parmi certains réfugiés, qui pointent du doigt les ressortissants de la région autre que la leur, comme étant la cause de la débâcle rwandaise et partant la cause de leur exil et de leurs misères. D'autres, inconscients des enjeux de l'heure, justifient leur repli sur eux-mêmes et leur incapacité à collaborer avec les autres, par une peur quelque peu maladive de risquer de se retrouver de nouveau sous un nouveau régime régionaliste.
 

Une dernière catégorie des malades du régionalisme est celui qui se méfie silencieusement ou conteste surnoisement ou ouvertement tout leadership parmi les réfugiés, non sur base des idées ou du programme qu'il défend et des réalisations obtenues, mais sur le simple fait que les hommes qui l'incarnent ne sont pas de chez eux. Cette méfiance, cette suspicion, cette diabolisation permanente de l'autre, jointe souvent à l'incapacité de mener un débat d'idées ouvert avec les autres et à s'affirmer comme leader dans une communauté qui dépasse son terroir d'origine, conduisent à l'incapacité de travailler avec les autres et, comme dans la période de la guerre 1991-1994, aux problèmes de consolidation de l'opposition vis à vis de la dictature du FPR.
 

Pourquoi le régionalisme s'est-il développé jusqu'à faire tant de dégats? Qui prend les décisions qui favorisent le régionalisme? Qui en a fait une politique et qui la cautionne ou la légitime?
 

On a souvent vu des dignitaires faire partie des plus hautes instances de décision (ex.: Comité Central du MRND) et ne pas se préoccuper du sort des ruraux de leur région ou faire peu pour les aider à améliorer leurs situations socio-économiques. Mais dès qu'ils ont perdu leurs postes ou les privilèges personnels, ils sont devenus des mécontents et ont commencé à faire appel à la solidarité de leurs régions, arguant avoir été victimes de leur origine régionale.
 

Le régionalisme trouve donc sa légitimité dans des pseudo-leaders égoïstes qui n'hésitent pas de sacrifier les intérêts des régions qu'ils sont sensés représenter. On peut même affirmer sans se tromper que , depuis l'éclatement du MDR-Parmehutu en 1968, il n'y a vraiment plus eu de leaders dans lesquels les populations se soient retrouvées.

Durant la deuxième République, avec l'instauration du MRND et la censure des candidats députés par le Comité Central, on ne peut pas dire que le peuple choisissait librement ses représentants. En effet, on est leader d'un groupe que lorsqu'on reçoit un mandat de ce groupe en bonne et dûe forme , et que ce groupe peut le retirer quand le mandaté ne respecte plus les engagements pour lesquels il a été mandaté. Un leader désigné ou imposé d'une façon ou d'une autre par le tenant du pouvoir pour représenter une région ne peut pas se targuer d'être leader de cette région , d'autant plus que des fois les intérêts de la population de cette région ne sont pas toujours convergents avec ceux des gouvernants, surtout quand eux-mêmes ont été ou se sont imposés par la force.
 

C'est donc le monopartisme qui , devenu de fait durant la première République et imposé dans la deuxième République, a favorisé le régionalisme. Les populations des différentes régions se sont ainsi vues privées de leurs droits de choisir librement leurs leaders. Au lieu de représenter les intérêts des régions et des populations de leurs régions ou de se soucier de leurs électorats, beaucoup de "leaders" nommés se sont évertués à défendre les intérêts de celui qui les avait désignés, pour ne pas perdre les faveurs strictement personnelles dont ils bénéficaient. C'est ainsi que depuis la décadence de la première République, on a assisté la plupart des cas à une prostitution politique des gens qui étaient des collaborateurs très proches du Président Kayibanda , sont devenus de courtisans assidus du Président Habyarimana pour finir comme des alliés intérieurs du FPR.
 

La plupart des "leaders politiques" que nous avons connus notamment sous la deuxième République et durant la période de transition n'avaient pas de communauté d'idées fondées sur une idéologie politique d'instauration d'une société démocratique plurariste, juste et soucieuse du respect des droits et des libertés de la personne humaine. C'est pourquoi après l'éclatement de la guerre et durant l'intermède multipartiste de juin 1991 au 6 Avril 1994, suite à l'incapacité de proposer un programme national crédible pour résoudre les problèmes de la gouvernance et de la pauvreté de la population, programme devant servir de base pour accéder au pouvoir, la plupart des dirigeants des différents partis politiques ont dû recourir au régionalisme sans coup férir, sous prétexte de se constituer des fiefs ou des bastions en cas d'élections . Ainsi faisant ils ont contribué à l'aggravation du régionalisme.
 

Puisque au Rwanda le débat est interdit, il est donc vivement recommandable de renforcer la conscience politique en étendant ce genre de débats politiques partout où se trouvent les réfugiés, et surtout en prenant soin d'intéresser les jeunes en vue de favoriser l'émergence d'un nouveau leadership avec d'autres mentalités et prêt à consentir des sacrifices pour l'intérêt du peuple.
 
 
 
 

6. COMMENT ERADIQUER LE REGIONALISME PARMI LES RWANDAIS
 
 

Si la reconnaissance, la jouissance ou l'exercice des droits et des libertés dans les domaines politique, économique, social et culturel, et dans d'autres domaines de la vie publique, dans des conditions d'égalité entre citoyens étaient respectés, il n'y aurait pas de régionalisme. De part son essence, le régionalisme est une conséquence de l'absence d'un Etat de Droits . Il est donc un problème politique et exige des solutions politiques.
 

Pour lutter contre le régionalisme , il faut démasquer et faire échec aux visées égoïstes des manipulateurs et des démagogues qui utilisent la région d’origine, comme strapontin pour cacher leur incapacité à proposer une voie et un programme d'envergure nationale, et à rassembler suffisamment de personnes pour le mettre en action. Pour ce faire , il faudrait donc que les débats dépassent le cadre isolé et soient étendus à toute la société civile et bien entendu à toutes les organisations politiques démocratiques.
 

Comme ci-haut évoqué, le RDR a déjà débattu ce problème et a proposé quelques solutions qu'il entend approfondir dans son programme politique. Je vous livre ci-après le points forts contenus dans sa plateforme politique .
 

  1. Le pouvoir doit appartenir réellement au peuple. Des mécanismes politiques et institutionnels doivent être mis en place afin de prévenir la concentration du pouvoir aux mains d'une personne, d'une oligarchie militaire ou civile, ou d'une d'une région. Pour prévenir toute dérive régionaliste, il est impératif de veiller à ce que les populations des différentes régions se reconnaissent pleinement dans les instruments du pouvoir comme l'armée et les services de sécurité, la haute administration et la diplomatie;
  2. Depuis le niveau de cellule jusqu'au niveau le plus haut, le peuple doit pouvoir choisir librement ses dirigeants sans aucune intimidation ni aucune contrainte. Il faut mettre en place de fortes Institutions garantissant la démocratie et éduquer le peuple rwandais à l'exercice de ses droits;
  3. Il faut opposer des limites légales à l'utilisation du pouvoir et obliger les tenants du pouvoir à le remettre périodiquement en jeu lors d'élections transparentes , libres et justes. Les gens doivent être purement et simplement choisis sur base des programmes de leurs partis et de leur compétence. Pour être agréés, les partis doivent clairement montrer dans leurs programmes des mésures qu'ils entendent prendre pour rassurer et sécuriser notamment toutes les régions et toutes les ethnies. Des leaders qui ne se sentent à l'aise qu'avec les gens de leurs ethnies, de leurs communes d'origine, de leurs terroirs et de leurs régions doivent être disqualifiés;
  4. L'élaboration d'une Constitution, en tant que projet de Société, qui garantisse la construction d'une société libre et pluraliste, capable de gérer la diversité d'opinions, de culte, d'appartenance ethnique, régionale, politique, de sexe ou autres doit être la priorité absolue des forces démocratiques rwandaises . L'institutionalisation de l'opposition comme garde fou et possibilité d'alternance est essentielle;
  5. Cette Constitution devra également garantir sans équivoque la séparation des pouvoirs , et renforcer les pouvoirs législatif et judiciaire, de manière à les rendre indépendants et capables d'exercer un contrôle réel sur l'activité du gouvernement et des acteurs économiques et sociaux;
  6. Pour que le pouvoir soit exercé au nom du Peuple, tout doit être fait pour rapprocher le plus possible le pouvoir du Peuple. Pour décourager les tentations régionalistes, l'organisation de l'Etat doit être repensée de manière à décentraliser et à déconcentrer l'organisation et la gestion du pouvoir. La délégation des pouvoirs à des organes locaux, démocratiquement élus et proches du peuple , dans des domaines variés comme l'éducation (primaire et secondaire), la santé publique et les affaires sociales, les infrastructures permettra aux populations bénéficiaires de décider elles-mêmes de l'utilisation des ressources disponibles;
  7. Le régionalisme de même que le népotisme ne peuvent être mis en échec tant que l'Etat restera le principal employeur et répartiteur des ressources et du prestige social. C'est pourquoi, le développement rapide du secteur privé et l'émergence d'une société civile puissante et indépendante, décourageront les dirigeants de la tentation de faire vivre leurs familles, leurs parents et leurs proches sur le dos de l'Etat. Inversement, les citoyens réaliseront qu'il n'est pas nécessaire de passer par un "parrain" ou un "sponsor" de leur région pour obtenir ce à quoi ils ont droit ou simplement se réaliser humainement et socialement;
  8. Une fonction publique solide, stable et professionnalisée peut constituer une balise puissante contre la vassalisation par la politique;
  9. Enfin , la promotion d’une presse libre et indépendante sera nécessaire pour que le peuple puisse être constamment informé et formé.
Le RDR qui est une organisation membre de l'Union des Forces Démocratiques Rwandaises, s'engage de continuer à soulever cette problématique régionale au niveau de la Coalition pour que chaque organisation soeur réfléchisse profondément sur les mesures qu'elle entendra mettre en place pour lutter contre le régionalisme tout comme contre l'éthnisme.
 

Je vous remercie de votre attention et de votre patience.
 

Bruxelles le25/9/99