LA POLITIQUE D'IMPLANTATION DES PROJETS DE DEVELOPPEMENT DANS
DIFFERENTES REGIONS DU RWANDA
Papier presenté par Ndereyehe Charles, Vice-Président de l'UFDR et Président du RDR, dans la Conférence organisée par IHUMURE asbl à Bruxelles le 25 Septembre 1999
1. INTRODUCTION
Je voudrais remercier d'abord les organisateurs de cette conférence-débat
d'avoir franchi les barrières que constituent les tabous sur le régionalisme .
Avec l'éthnisme, le régionalisme constitue un des principaux maux qui ont ruiné
notre société, et qui freinent toutes les tentatives de réconciliation jusqu'à
présent entreprises. Pourtant la plupart de nos compatriotes font tout pour
esquiver les débats de ces problèmes. Certains préfèrent être hypocrites et ne
veulent pas en parler quand ils sont avec les autres, mais quand ils sont au
milieu des "leurs", ils ne cessent de se lamenter dans leurs petits coins et
d'envoyer des malédictions de tout genre à ceux de "l'autre camp".
J'ai donc espoir que ces débats constitueront un premier pas qui devrait nous
aider à corriger les erreurs que nous avons commises ou dont nous avons été
victimes. Nous devrions pouvoir nous dépasser pour décrisper les attitudes de
souspicion et de méfiance qui caractérisent souvent nos comportements, et faire
un débat politique sans complaisance pour faire des propositions concrètes en
vue d'éradiquer ce mal qui est l'un des principales causes de la disintégration
de notre pays.
Il m'a été demandé de faire un exposé sur les aspects de disparités de
développement régionale au Rwanda. Pour aborder un tel sujet, il aurait fallu
normalement une documentation fouillée sur les flux financiers par région, ou
par préfécture, et des enquêtes pour mesurer l'impact de ces investissements.
Nos conditions d'exilés ne m'ont pas permis de le faire, néanmoins j'ai pu me
faire procurer quelques documents d'études antérieurement conduites sur certains
aspects de cette question. Mon exposé va donc s'appuyer principalement sur les
analyses faites par Dr Butare Innocent sur "la question régionale au
Rwanda" en 1993 et sur les résultats de la "Commission Nationale
d'agriculture " (CNA), qui a analysé les politiques agricoles du Rwanda et
dont j'étais membre de 1990 à 1994.
J'ose espérer que l'objectif de nos débats n'est pas de culpabiliser qui que
ce soit , ni de chercher des boucs émissaires. Pour mieux bâtir l'avenir pour
nos générations futures, il nous faudra discuter objectivement et à bâtons
rompus sans que personne ne se positionne en défenseur de tel ou tel régime.
2. Qu'est-ce que le NDUGA et qu'est ce que le RUKIGA?
Dans le jargon politique actuel le NDUGA n'est pas à confondre au Nduga du
Grand Mashira, ni avec la région de Nduga de la période féodo-coloniale. Le
RUKIGA n'est pas non plus à confondre avec la région telle qu'elle était connue
avant 1959, région écologique des hautes altitudes qui va des hautes terres du
Buberuka jusqu'au Buyenzi en passant par le Buhoma , le Bushiru , le Cyingogo,
le Bukonya, le Bumbogo, Ndiza et le Buliza, le Budaha, le Nyantango, le
Bwishaza, le Bunyambiliri, le Bufundu et le Nyaruguru. Du point de vue
bioclimatique, le Rukiga touche donc principalement les préfectures de Byumba ,
Ruhengeri, Gisenyi, Gikongoro, Kibuye et Cyangugu.
"Sur le plan humain ( institutions, coutumes, et religions…) les
différences culturelles sont si peu significatives, qu'elles ne méritent pas
qu'on s'y attarde . Comme on le devine, la question qui interesse le politicien
n'est pas de savoir si le Nduga et le Rukiga correspondent à des réalités
physiques , mais plutôt celle du poids relatif de chaque entité dans la
distribution des richesses et du pouvoir." Dr Butare Innocent, la
question du régionalisme in FORUM PAIX ET DEMOCRATIE n.001, Kigali , Mai
1993.
Du point de vue qu'on peut qualifier de politicaille, le NDUGA (élargi)
correspondrait à toutes les préfectures du Rwanda à l'exception de Byumba,
Gisenyi et Ruhengeri qui constitueraient le RUKIGA ( restreint).
3. Le régionalisme dans l'implantation des projets de développement.
Y aurait-t-il eu des populations d'une région qui auraient été avantagées par
rapport à d'autres lors de l'implantation des projets de développement ? Nous
allons tenter de répondre à cette question avec des données que nous avons pu
extrapoler des deux études ci-haut mentionnées.
L'analyse conduite par Dr Butare Innocent sur base d'indicateurs contenus dans une étude menée par le ministère du Plan sur " la dynamique des centres urbains et ruraux , et polarisation de l'espace au Rwanda"
a permis de catégoriser les communes du Rwanda suivant l'importance des
revenus. Avant la guerre du FPR, le classement des 30 Communes ayant les revenus
ruraux les plus bas ou les plus élevés était le suivant :
| Prefecture | 30 Communes à revenus ruraux par habitant les plus bas. | 30 Communes à revenus ruraux par habitant les plus élevés. |
| 1. Gikongoro 2. Butare 3. Byumba 4. Kibuye 5. Cyangugu 6. Kigali 7. Kibungo 8. Gisenyi 9. Ruhengeri |
Kivu, Mudasomwa, Muko, Nshili, Rwamiko,
Musebeya, Mubuga , Nyamagabe, Musange; Ngoma, Huye, Nyabisindu, Kigembe, Runyinya, Maraba; Kibali, Kivuye, Cyumba; Rwamatamu, Mabanza, Bwakira, Gitesi, Kivumu, Gishyita, Rutsiro, Mwendo;
Kamembe, Karengera, Karambo; Nyarugenge (rural) - - - |
- - Tumba, Murambi, Muhura; - - Rubungo, Kanombe, Bicumbi, Gikoro, Musasa, Tare, Mugambazi, Rutongo,
Shyorongi, Mbogo, Rushahshi, Butamwa, Kanzenze, Gikomero. Mugesera, kabarondo, Sake, Birenga, Kigarama, Rukira, Rutonde, Muhazi,
Rusumo, Kayonza, Rukara; Nyamyumba; Nyakinama; |
Source: Dr.Butare Innocent in FORUM PAIX ET DEMOCRATIE, n.001 Mai 1993
En ordre décroissant, les préfectures les plus pauvres étaient donc
Gikongoro, Kibuye et Butare; tandis que les plus riches étaient
Kibungo et Kigali. Il n'apparaîssait pas clairement qu'il y ait
eu des habitants d'une région qui avaient été plus avantagés en terme de revenu
rural par personne.
En se basant sur les résultats d'une autre étude semblable menée par le Ministère de l'Agriculture , de l'Elevage et des Fôrets: " Les Sources de revenus des ménages agricoles rwandais, les exportations et leur impact sur la disponibilité alimentaire en milieu rural ", on trouve des résultats qui corroborent ceux de l'étude précédente .
Ceci a permis à Dr. Butare Innocent de classer les préfectures en terme de richesse des ménages agricoles en ordre décroissant comme suit: 1. Kibungo, 2. Kigali, 3. Ruhengeri, 4. Byumba, 5. Gitarama, 6. Gisenyi, 7. Butare, 8. Cyangugu, 9. Gikongoro, 10. Kibuye.
Les producteurs agricoles de Kibuye, Gikongoro, Cyangugu, et
Butare gagnaient moins que la moyenne nationale. D'après cette étude
, on trouvait les ménages très pauvres dans toutes les préfectures du pays,
mais avec une plus forte concentration dans Gikongoro et Kibuye.
Selon les résultats de la Commission Nationale d'Agriculture , l'économie rwandaise était et reste fondamentalement agricole; en 1988 , 87% des exportations étaient d'origine agricole, la population rurale était 92% de la population totale, alors que la main d'oeuvre rwandaise se répartissait en 90% agricole, 2% dans le secteur industriel, et 8% dans le secteur tertiaire.
Le niveau de revenu , qui est en relation directe avec la sécurité
alimentaire, peut donc être aussi fotographié à travers le niveau de couverture
des besoins alimentaires.
REPARTITION DES PRODUCTIONS / PREFECTURE EN 1989 (1000Tonnes)
| Région |
|
|
|
|
D'EAF */1986 |
|
361,3 414,2 202,1 116,1 268,7 475,2 659,9 123,0 645,2 440,3 |
20,2 43,1 8,3 5,5 15,4 25,7 37,0 10,3 44,6 30,3 |
18,3 38,0 6,6 7,4 30,2 15,0 26,3 23,8 14,6 31,5 |
1.056 1.763 846 657 1.230 1.219 2.086 1.097 1.187 1.595 |
136.200 122.500 79.100 82.300 116.600 132.000 91.700 91.700 135.300 124.900 |
* EAF : Exploitation Agricole Familiale
REPARTITION DES PRODUCTIONS / PREFECTURE EN 1989 (%)
| Région2100
Calories % |
Nombre
D'EAF/ 1986 |
|
|||||||
|
1. Butare
|
9,75 11,18 5,45 3,13 7,25 12,82 17,81 3,32 17,41 11,88 |
8,39 17,91 3,45 2,27 6,41 10,70 15,41 4,28 18,57 12,61 |
6,90 14,35 2,51 2,80 11,41 5,67 9,93 9,01 5,51 11,88 |
50,29 83,95 40,29 31,29 58,57 58,05 99,33 52,24 56,52 75,95 |
11,87 8,20 8,25 12,17 11,23 6,90 14,35 2,51 2,80 11,41 |
12,20 10,50 6,70 7,50 9,40 12,20 7,20 6,7 17,00 10,7 | |||
Sources : SESA-MINAGRI-CNA
Au Rwanda, le niveau de productivité des exploitations rwandaises dépendent principalement de la nature et du niveau de dégradation des sols, du climat et de la topographie qui favorisent telle ou telle culture par région, plutôt que dépendre du niveau des investissements spécifiques autres que la main d'oeuvre.
En analysant le niveau de couverture des besoins énergétiques, qui est la
synthèse et le reflet des productions agricoles, on constate que les
agriculteurs de Gisenyi étaient dans la même catégorie que ceux de Gitarama.
Les populations de Gikongoro et de Cyangugu étaient les plus
sous-alimentées tandis que ceux de Butare et ceux de Kibuye se trouvaient juste
au seuil. Les populations les plus nanties étaient ceux de
Kibungo, Byumba et Ruhengeri.
NOMBRE DE PROJETS DE DEVELOPPEMENT RURAL / DATE DEMARRAGE
| Préfecture |
|
|
|
|
|
|
- 1 1 - - 1 - 2 - 5 |
- 3 - 2 1 1 - 7 3 20 |
4 2 1 4 1 5 2 5 - 25 |
- - - 1 - - - 2 1 4 |
4 6 2 7 2 7 2 16 4 54
|
Source: Agenda agricole , Kigali 1992
La carte de redistribution des projets agricoles en termes quantitatifs montre que toutes les préfectures étaient recouvertes de projets de développement rural . La préfecture de Kigali avait été de loin la plus favorisée que les autres (30%) , suivie par Gikongoro et Butare 13% , Byumba 11% , Ruhengeri-Gisenyi et Kibungo 8% . Les préfectures Gitarama-Cyangugu et Kibuye semblaient les moins nanties.
Mais en terme de taux de couverture des préfectures par les projets
agricoles, les communes non couvertes étaient:
A l'exception du DERVAM, la couverture des projets ne tient pas compte des
projets liés aux cultures industrielles (Café, thé, pyrèthre, canne à sucre, riz
), car la plupart de ces cultures ne dépendaient plus du MINAGRI. Les cultures
industrielles ou de substitution à l'importation étaient situées principalement
concentrées dans les préfectures suivantes:
En se penchant sur cette question la CNA a dégagé entre autres , outre les erreurs de conception , les constats suivants:
Quand on analyse la cartographie routière, mis à part l'ordre chronologique
d'implantation des projets routiers, on constate que les routes asphaltées
respectaient une certaine logique économique notamment en relation avec le
"corridor Nord". Ainsi les routes Cyanika-Gisenyi, Gatuna-Kigali,
Kagitumba-Kigali, Rusumo-Kayonza, Kigali-Kanyaru, Butare-Cyangugu,
Cyangugu-Bugarama, sont tous des axes de désenclavement du Rwanda vis à vis de
l'extérieur. A ceci il faut ajouter des axes de jonction Ruhengeri-Kigali,
Gitarama-Mukamira et Gitarama-Kibuye. Les seules régions qui semblaient
vraiment défavorisées sont celles de la Crête Zaïre-Nil, en S/préfecture de
Kaduha et Birambo, et la région du Bugesera.
Enfin en abordant le problème d'un autre angle de vue, celui du dynamisme
socio-économique qui se reflète à travers l'indice synthétique de
développement communal mis au point par le Miniplan en tenant compte
entre autres de l'importance des équipements ( électricité, téléphone,
infrastructures scolaires et sanitaires, projets et églises…) , il
ressortait que la préfecture de Gikongoro était la moins développée au Rwanda,
suivie de celles de Byumba, Gitarama et Butare. Par contre les préfectures
de Kibuye, Kigali, Gisenyi et Cyangugu semblaient être les mieux placés en terme
de dynamique socio-économique.
En faisant la synthèse de tous les classements basés sur les indicateurs
d'évaluation de l'impact socio-économique, on constate que les préfectures
Kigali, Kibungo et Byumba reviennent au moins 3 fois parmis les 5
prefectures en tête de liste, Gitarama-Ruhengeri-Gisenyi
reviennent 2 fois, Cyangugu et Kibuye 1 fois, et Butare et Gikongoro
aucune fois. S'il y a donc eu régionalisme dans ce domaine, il aura
existé au dépens de ces 4 dernières préfectures. Il ne ressort pas clairement
que les préfectures dites du "RUKIGA" aient été particulièrement favorisées.
On peut donc conclure que les habitants du milieu rural ainsi que les
citadins des Centres urbains de Gisenyi, Ruhengeri et Byumba préfectures dites
du RUKIGA partagent leur pauvreté et leurs misérables conditions avec leurs
semblables du NDUGA. Il n'y a vraiment pas de fait concret dans ce domaine
qui montre clairement qu'il ait eu une discrimination notoire en le "RUKIGA" et
le "NDUGA". La maladie se trouve donc ailleurs. Alors le régionalisme
est-il un mythe ou une réalité ?.
4. Du concept du régionalisme.
Avant de songer à résoudre un problème, il faut commencer par le poser correctement. Il y a donc lieu de se demander si nous percevons la problématique du régionalisme de la même façon.
Je ne voudrais pas empiéter sur les interventions des autres orateurs mais,
je m'en voudrais de ne pas dire un mot la-dessus. Quoique l'on dise, le problème
du régionalisme existe bel et bien, sinon nous ne serions pas ici à en discuter.
Mais alors , il est mal posé ou nous le transposons là où il n'est réellement
pas.
Si comme le définit le RDR , "Le régionalisme est une déviation dans la gouvernance et dans le comportement social des individus, déviation caractérisée fondamentalement par l'appropriation égocentrique du pouvoir politique et des ressources nationales limitées" ; et si "il se manifeste essentiellement par l'exclusion, la discrimination, la restriction ou la préférence basée sur l'origine régionale " Plateforme politique du RDR, Paris 23Août 1998.
Je voudrais donc partager totalement la pensée de Dr Butare Innocent
lorsqu'il conclut dans son étude que:
" Les populations du Nord et du Sud ne sont opposées par aucun
différend historique d'intérêt ou de culture. Les divisions, les tensions et les
haines fondées sur les régions n'ont jamais été le fait des larges couches de la
population rwandaise. Le régionalisme n'a été une réalité que pour une petite
fraction constituée de politiciens, de fonctionnaires, de militaires, de
commerçants et d'étudiants qui luttaient de manière anti-démocratique pour
asseoir leurs intérêts égoïstes en vue de perpétuer l'usurpation des ressources
nationales limitées…Au Rwanda, le régionalisme n'est pas un courant de
pensée qui affirme l'existence d'entités régionales spécifiques et qui
revendique la reconnaissance de leur identité politique ou économique." Dr.
Butare I. , op. cit.
C'est dire donc que la plupart d'entre nous sommes la cause et la solution du
problème. Si nous étions des vrais patriotes, nous devrions débattre cette
question et trouver rapidement des solutions au lieu de continuer à sacrifier
des populations entières par des querelles insensées.
L'une des causes de la persistance de ce problème, découle du fait qu'il y a
des gens qui relativisent trop le régionalisme et refusent à ceux qui se
considèrent comme des victimes et par conséquent lésés dans leurs droits,
d'exprimer leurs griefs d'une part ; d'autre part , des leaders politiques n'ont
jamais vraiment soumis à la population des solutions adéquates sans les imposer.
On se souviendra du pseudo-équilibre régional (et ethnique) durant la deuxième
République et du très regretté phénomène de "KUBOHOZA" durant l'intermède du
multipartisme (1991-1994).
Les régionalistes provoquent donc des sentiments de rancoeurs et
d'agressivité chez les victimes de leur exclusion ou de leur injustice, qui les
poussent à leur tour à prêcher les mêmes comportements chez eux. Ce faisant,
personne n'est plus soucieux de penser aux intérêts du pays et le sentiment
patriotique s'évanouit. Les rwandais ont encore fraîchement dans la mémoire le
fait que le recroquevillement sur la région et , dans certains cas , sur le
terroir a eu pour conséquence la faiblesse du sentiment de solidarité et voire
même d'indifférence devant le malheur de l'autre. C'est dans ce cadre que les
régionalistes du Sud sont restés indifférents à l'égard de la misère des
populations déplacées de Ruhengeri et de Byumba, fuyant le FPR, par le simple
fait d'être originaires du Nord. Inversement, certains régionalistes du Nord ont
pendant longtemps souhaité que la guerre s'étende au Sud, pour que "ceux-là
aussi souffrent". Au bout de la ligne, les régionalistes de deux bords ont tous
souffert de cette horrible guerre et de ses conséquences. L'on serait tenté
cyniquement de dire que c'est bien fait pour eux, si leur funeste compétition
n'avait précipité le peuple innocent dans des malheurs et des souffrances
indescriptibles.
Malgré les épreuves et les souffrances subies par le peuple rwandais,
certains continuent à répandre le venin régionaliste. Ils prétendent détenir des
solutions à la crise rwandaise tout en étant incapables de mener un dialogue
fructueux ou une simple discussion constructive avec un ressortissant d'une
autre région. Pire encore, aveuglés par des (re)sentiments, des déceptions ou
des haines hérités du temps où ils luttaient pour se partager les postes et les
privilèges, certains rwandais vont jusqu'à torpiller des initiatives visant à
refaire l'unité brisée, à se réconcilier en profondeur pour redonner au peuple
sa dignité perdue et de l'espoir. Heureusement, de plus en plus des rwandais
comprennent que pour leur avenir et celui de leurs enfants, il importe de ne
plus faire le jeu des champions de la division et de la zizanie, et celui des
éternels frustrés pour qui les autres sont la cause de leurs défaillances et de
leurs malheurs.
5. Origine et manifestattions du régionalisme au Rwanda.
Actuellement le Rwanda est détruit physiquement et moralement par la guerre
déclenchée le 1er Octobre 1990 par le Front Patriotique Rwandais et la violence
extrême qui l'a accompagnée. Or le régionalisme est le principal facteur qui a
rendu les rwandais de l'intérieur incapables de gérer convenablement cette
guerre, et de lui trouver une solution appropriée qui aurait pu épargner au
peuple les horreurs qu'il a connues et les dures conditions d'exil. Le FPR et
son lobby ont exploité et amplifié avec brio des divisions, les querelles et les
haines entre les régionalistes du Sud et du Nord pour finalement les
marginaliser ou les exclure tous. Aujourd'hui, c'est le peuple rwandais tout
entier qui est entraîné dans une voie sans issue, ayant perdu le droit à la
liberté de déterminer son destin. Continuer à entretenir ce mal, c'est vouloir
prolonger les souffrances du peuple. Mais alors, comment en est-on arrivé
là ?
Après la naissance de la république, on a assisté petit à petit à un dérapage
par rapport aux idéaux qui avaient guidé la révolution sociale de 1959. Certains
témoignages receuillis parmis les militants de première heure de la République
font ressortir que, après la marginalisation des leaders de Butare, le Centre du
pouvoir a fonctionné autour de l'alliance nouée par les leaders du parti
MDR-Parmehutu de Gitarama et Ruhengeri.
Par la suite, la volonté des députés d'exercer pleinement leur droit
constitutionnel en 1968 , en mettant en vigueur les conclusions du rapport d'une
commission d'enquête de l'Assemblée Nationale ( Commission de contrôle du
Gouvernement, en matière de gestion administrative, de politique économique et
de la justice ) sur l'état de gestion du pays et sur le développement
économique, ouvrit une crise interne au sein du MDR-Parmehutu et du régime.
Cette crise se solda par l'exclusion des députés dits "déviationnistes", pour la
plupart originaires du Nord. Suite à ces événements, le Président Kayibanda, des
jeunes politiciens et hauts fonctionnaires récemment sortis des universités
européennes, redoutant que les officiers de l'armée (en grande majorité du Nord)
ne leur ravissent le pouvoir, pratiquèrent une politique de repli sur soi, de
méfiance et de suspicion à l'égard des ressortissants du Nord. Sentant le
pouvoir vaciller, les conseillers du Président essayèrent désespérément
d'imposer une révision de la Constitution afin de permettre au Président
Grégoire KAYIBANDA de rester au pouvoir. Le dernier gouvernement de KAYIBANDA
avec la moitié des ministres ressortissants de quelques communes de Gitarama fut
le sommet de cette phase de dérive régionaliste et de trahison de l'idéal
révolutionnaire.
Dans le sillage des députés écartés et des officiers ambitieux, le Nord
devint un foyer de contestation et de grogne. La rupture fut consommée avec le
coup d'état du 5 juillet 1973 qui marqua le début de la 2ème République et à
l'alliance Gitarama-Ruhengeri succéda l'alliance Gisenyi-Ruhengeri et en moindre
mésure Byumba.
Le régionalisme a donc commencé avec la première République et a continué avec la deuxième République. Le mal est le même sauf que les acteurs ont changé et que la situation est allée en s'empirant. Le régionalisme n'est donc pas un problème de régions en tant qu'entités géographiques ou des sous-ensembles de développement . Il est par contre un problème de pôle autour duquel gravitent le pouvoir et la redistribution des dividendes qui en découlent.
Ce n'est pas le fait d'être né dans tel ou tel région du pays qui constitue
un problème; le problème naît à partir du moment où, au lieu de se préoccuper de
développer harmonieusement le peuple tout entier en vue d'instaurer une société
plus juste et plus équitable, les tenants du pouvoir favorisent les uns et
marginalisent les autres en leur privant de leurs droits économiques, sociaux,
culturels et parfois même politiques.
Durant des débats organisés par le RDR notamment parmis les réfugiés en
Afrique de l'Est , il a été possible de dégager certaines manifestations du
régionalisme dont je voudrais vous faire part des points saillants :
Les séquelles du régionalisme sont encore vivantes parmi certains réfugiés,
qui pointent du doigt les ressortissants de la région autre que la leur, comme
étant la cause de la débâcle rwandaise et partant la cause de leur exil et de
leurs misères. D'autres, inconscients des enjeux de l'heure, justifient leur
repli sur eux-mêmes et leur incapacité à collaborer avec les autres, par une
peur quelque peu maladive de risquer de se retrouver de nouveau sous un nouveau
régime régionaliste.
Une dernière catégorie des malades du régionalisme est celui qui se méfie
silencieusement ou conteste surnoisement ou ouvertement tout leadership parmi
les réfugiés, non sur base des idées ou du programme qu'il défend et des
réalisations obtenues, mais sur le simple fait que les hommes qui l'incarnent ne
sont pas de chez eux. Cette méfiance, cette suspicion, cette diabolisation
permanente de l'autre, jointe souvent à l'incapacité de mener un débat d'idées
ouvert avec les autres et à s'affirmer comme leader dans une communauté qui
dépasse son terroir d'origine, conduisent à l'incapacité de travailler avec les
autres et, comme dans la période de la guerre 1991-1994, aux problèmes de
consolidation de l'opposition vis à vis de la dictature du FPR.
Pourquoi le régionalisme s'est-il développé jusqu'à faire tant de
dégats? Qui prend les décisions qui favorisent le régionalisme? Qui en a fait
une politique et qui la cautionne ou la légitime?
On a souvent vu des dignitaires faire partie des plus hautes instances de
décision (ex.: Comité Central du MRND) et ne pas se préoccuper du sort des
ruraux de leur région ou faire peu pour les aider à améliorer leurs situations
socio-économiques. Mais dès qu'ils ont perdu leurs postes ou les privilèges
personnels, ils sont devenus des mécontents et ont commencé à faire appel à la
solidarité de leurs régions, arguant avoir été victimes de leur origine
régionale.
Le régionalisme trouve donc sa légitimité dans des pseudo-leaders égoïstes qui n'hésitent pas de sacrifier les intérêts des régions qu'ils sont sensés représenter. On peut même affirmer sans se tromper que , depuis l'éclatement du MDR-Parmehutu en 1968, il n'y a vraiment plus eu de leaders dans lesquels les populations se soient retrouvées.
Durant la deuxième République, avec l'instauration du MRND et la censure des
candidats députés par le Comité Central, on ne peut pas dire que le peuple
choisissait librement ses représentants. En effet, on est leader d'un groupe que
lorsqu'on reçoit un mandat de ce groupe en bonne et dûe forme , et que ce groupe
peut le retirer quand le mandaté ne respecte plus les engagements pour lesquels
il a été mandaté. Un leader désigné ou imposé d'une façon ou d'une autre par le
tenant du pouvoir pour représenter une région ne peut pas se targuer d'être
leader de cette région , d'autant plus que des fois les intérêts de la
population de cette région ne sont pas toujours convergents avec ceux des
gouvernants, surtout quand eux-mêmes ont été ou se sont imposés par la force.
C'est donc le monopartisme qui , devenu de fait durant la première
République et imposé dans la deuxième République, a favorisé le
régionalisme. Les populations des différentes régions se sont ainsi vues
privées de leurs droits de choisir librement leurs leaders. Au lieu de
représenter les intérêts des régions et des populations de leurs régions ou de
se soucier de leurs électorats, beaucoup de "leaders" nommés se sont évertués à
défendre les intérêts de celui qui les avait désignés, pour ne pas perdre les
faveurs strictement personnelles dont ils bénéficaient. C'est ainsi que depuis
la décadence de la première République, on a assisté la plupart des cas à une
prostitution politique des gens qui étaient des collaborateurs très proches du
Président Kayibanda , sont devenus de courtisans assidus du Président
Habyarimana pour finir comme des alliés intérieurs du FPR.
La plupart des "leaders politiques" que nous avons connus notamment sous la
deuxième République et durant la période de transition n'avaient pas de
communauté d'idées fondées sur une idéologie politique d'instauration
d'une société démocratique plurariste, juste et soucieuse du respect des droits
et des libertés de la personne humaine. C'est pourquoi après
l'éclatement de la guerre et durant l'intermède multipartiste de juin 1991 au 6
Avril 1994, suite à l'incapacité de proposer un programme national crédible pour
résoudre les problèmes de la gouvernance et de la pauvreté de la population,
programme devant servir de base pour accéder au pouvoir, la plupart des
dirigeants des différents partis politiques ont dû recourir au régionalisme sans
coup férir, sous prétexte de se constituer des fiefs ou des bastions en cas
d'élections . Ainsi faisant ils ont contribué à l'aggravation du régionalisme.
Puisque au Rwanda le débat est interdit, il est donc vivement recommandable
de renforcer la conscience politique en étendant ce genre de débats politiques
partout où se trouvent les réfugiés, et surtout en prenant soin d'intéresser les
jeunes en vue de favoriser l'émergence d'un nouveau leadership avec d'autres
mentalités et prêt à consentir des sacrifices pour l'intérêt du peuple.
6. COMMENT ERADIQUER LE REGIONALISME PARMI LES RWANDAIS
Si la reconnaissance, la jouissance ou l'exercice des droits et des libertés
dans les domaines politique, économique, social et culturel, et dans d'autres
domaines de la vie publique, dans des conditions d'égalité entre citoyens
étaient respectés, il n'y aurait pas de régionalisme. De part son essence, le
régionalisme est une conséquence de l'absence d'un Etat de Droits . Il est donc
un problème politique et exige des solutions politiques.
Pour lutter contre le régionalisme , il faut démasquer et faire échec aux
visées égoïstes des manipulateurs et des démagogues qui utilisent la région
d’origine, comme strapontin pour cacher leur incapacité à proposer une voie et
un programme d'envergure nationale, et à rassembler suffisamment de personnes
pour le mettre en action. Pour ce faire , il faudrait donc que les débats
dépassent le cadre isolé et soient étendus à toute la société civile et bien
entendu à toutes les organisations politiques démocratiques.
Comme ci-haut évoqué, le RDR a déjà débattu ce problème et a proposé quelques
solutions qu'il entend approfondir dans son programme politique. Je vous livre
ci-après le points forts contenus dans sa plateforme politique .
Je vous remercie de votre attention et de votre patience.
Bruxelles le25/9/99