QUI DOIT SE RECONCILIER AVEC QUI?
Ndereyehe Charles, Président du RDR et Vice-Président de l'UFDR
Extrait du Forum Rwandais No. 3, juillet 1999
1. Introduction.
Depuis un certain temps les mots" tolérance " et " réconciliation" sont à la une dans les actualités africaines. Mais rares sont ceux qui, notamment parmi les rwandais, perçoivent correctement la portée et le contenu de ces termes. Le problème posé consiste à savoir pourquoi ceux qui crient tout haut en faveur de la tolérance et de la réconciliation n'adoptent pas des attitudes et des comportements conséquents.
Les organisations politiques qui se sont lancées dans la réconciliation du peuple rwandais, et qui ont leurs racines jusqu'au plus bas niveau du peuple rwandais, devraient s'atteler à généraliser le débat de clarification de ces termes, afin que les protagonistes intériorisent mieux les contenus de ces termes et pour qu'ils se comportent en conséquence.
Depuis sa création, le RDR a lancé un appel à la réconciliation, comme préconditionnalité d'une solution juste et durable au conflit rwandais. C'est pour cela que le RDR en a fait maintenant l'ossature de sa devise: " UN PEUPLE RECONCILIE DANS UN ETAT DE DROIT".
2. Recentrage du problème.
La réconciliation nationale doit être d'abord une volonté, une politique et un processus concret visant à régler pacifiquement le contentieux de haine et de division entre les adversaires.
La réconciliation n'est possible qu'en acceptant de se donner un pardon réciproque après avoir analysé positivement les erreurs de chacun et dépassé le passé pour donner plus d'importance à l'avenir. Ce pardon n'est réalisable que lorsque les parties concernées se sont mises d'accord de retenir et capitaliser les aspects positifs du passé, et de se dépouiller de tout ce qui est négatif et les sépare, tout en mettant en place les mesures nécessaires pour ne plus retomber dans les mêmes erreurs.
Normalement ce sont des personnes qui ont un contentieux et qui ont des positions conflictuelles qui doivent se réconcilier. Ce ne sont en tout cas pas des personnes qui sont d'accord et qui n'ont aucun litige entre eux qui chercheraient à se réconcilier. Quand on a le concensus, le problème de manque de tolérance et la nécessité de réconciliation ne se pose normalement pas. Pourtant quand on lit des déclarations de certains rwandais notamment du FPR et de ceux qui se font l'écho du FPR, même en se déclarant dans son opposition, on dirait que certaines composantes de la population rwandaise sont d'office exclues de la réconciliation nationale.
En effet depuis la création de l'Union des Forces Démocratiques Rwandaises (UFDR), on a assisté à des attitudes qu'on croyait dépassées , prétendant qu'on ne peut pas s'asseoir, tolérer, dialoguer, négocier un projet de société avec des adversaires politiques. D'un côté on se heurte contre un certain courant de rwandais qui se disent opposés à toute entente avec ceux qu'ils qualifient des "génocidaires", des "Interahamwe", "d'anciens bourreaux" et je ne sais quoi encore. D'un autre côté on rencontre d'autres qui étiquettent leurs adversaires de "traîtres", de "laqués du FPR" etc... Or souvent ces qualificatifs ne correspondent pas à la réalité, ils visent par contre à culpabiliser l'adversaire pour lui faire endosser les maux que vit encore le peuple rwandais. Pourtant personne ne devrait considérer le Rwanda de demain comme sa chasse gardée ni croire qu'il y ait une partie des rwandais qui n'ont plus droit à leur patrie.
Tous les rwandais, les hutu, les tutsi, les twa, les Nordistes, les Sudistes, les modérés, les extrémistes,les Abakombozi, les Inkuba, les Impuzamugambi, les Interahamwe, les ex-FAR, les Abakada, les membres du FPR ... ont droit et le besoin de se réconcilier. Il ne faut pas confondre l'intransigeance de traduire devant une justice impartiale tous les présumés criminels , qui qu'ils soient , avec le bannissement d'un certain nombre de rwandais. Il est donc complètement déplacé d'isoler qui que ce soit notamment à cause de son passé politique, de son ethnie ou de sa région. Il faut absolument créer un environnement propice à cette réconciliation sans faux-fuyants. La présomption d'innocence doit être un droit reconnu à tous .
3. La réconciliation entre les rwandais est possible
La réconciliation nationale exige d'abord un dialogue franc et sincère, une discussion rigoureuse et sans complaisance sur l'histoire passée et récente du Rwanda dans ses grandeurs et ses horreurs, avec le souci de trouver les moyens d'aboutir à un "vivre ensemble" plus pacifique et dans le but de construire une société dans laquelle la compétition pour le pouvoir et l'accès aux ressources limitées se déroulerait sans faire couler le sang.
Depuis l'intermède du multipartisme au Rwanda en 1991, deux approches analytiques principales de la problématique rwandaise se sont de plus en plus démarquées.
Le premier courant énonce que la crise rwandaise est d'ordre moral, un problème politique dont les ethnies n'en constitue qu'un problème secondaire souvent instrumentalisé pour la cause du problème fondamental à savoir : le partage juste et équitable du pouvoir politique, économique et culturel, ainsi que la justice sociale. Ce courant affirme que jusqu'en 1990, les ethnies commençaient à ne représenter que des réalités relevant d'une tradition socio-ethnique et des récits familiaux, et qu'avec le processus démocratique réamorcé en 1991, un certain courant mobilisateur voulait substituer la politique de l'ethnisme violent par la logique du dialogue dans une société pluraliste et démocratique.
Mais ce courant ne réussit pas à expliquer la brusque résurgence de l'ethnisme qui a conduit au génocide perpétré contre l'ethnie Hutu par le FPR depuis la guerre d'Octobre 1990 et qui continue jusqu'à présent, et le génocide perpétré par les extrémistes Hutu contre l'ethnie Tutsi en 1994.
Le deuxième courant ne passe pas par deux chemins pour affirmer que, bien que les ethnies ne constituent pas un problème en soi et sont plutôt une richesse socio-culturelle d'un Etat-Nation, l'ethnisme a été le problème politique principal qui a dominé la scène politique rwandaise depuis le 16ième siècle jusqu'à présent. Les défenseurs de cette approche pensent qu'il faut s'attaquer d'abord à ce problème qui serait la cause principal des conflits cycliques de lutte pour le pouvoir au Rwanda. Mais ce courant finit aussi par reconnaître que résoudre le problème de l'ethnisme n'entraîne nécessairement pas l'élimination du problème de la justice sociale et de l'équité.
En effet, reconnaît ce courant, la principale pomme de discorde entre les rwandais a toujours été la lutte féroce entre les extrémistes pour le pouvoir absolu et exclusif, et le contrôle des ressources limitées entre les extrémistes Tutsi et Hutu, du Sud et du Nord, appartenant à différents courants et sensibilités politiques. Ces extrémistes se sont constitués en oligarchies et, pour consolider leurs positions dans les organisations politiques, ils instrumentalisent continuellement leurs ethnies et leurs régions en entretenant les facteurs de tension par l'exclusion, le sectarisme et le népotisme. Ils plongent ainsi périodiquement le Rwanda dans les conflits sanglants dont le dernier s'est singularisé par une barbarie sans égal.
Le problème revient donc à savoir si les rwandais peuvent mettre en place un système politique qui assure une gouvernance du pays de façon à ce que personne ne soit lésée dans ses droits. En fin de compte, il s'agit de déterminer s'il est possible de renverser l'oligarchie actuelle pour remettre le pouvoir au peuple et s'il est possible d'éviter que des oligarchies, de quelle nature que ce soit, se reconstituent. Il sera important de comprendre par quel phénomène les oligarchies réussissent toujours à avoir le dessus et à s'imposer au reste du peuple rwandais.
La volonté de dialogue et de réconciliation, la décrispation politique et sociale peuvent permettre l'élaboration d'un projet commun pour la mise en place d'un Etat de Droit où tout un chacun peut se sentir sécurisé . Le nouveau Etat-Nation que nous devons construire doit être caractérisé par une diversité d'opinions , de cultes, d'ethnies où chacun pourra s'épanouir dans ses droits dans cette diversité. Pour ce faire, il faut réussir à isoler, minoriser et à marginaliser les extrémistes.
Ce sont ces extrémistes qui ont transformé le FPR en une organisation terroriste et ethnocentriste, et qui empêchent toute ouverture démocratique. Ce sont les extrémistes de la diaspora qui empêchent une lutte efficace de l'opposition pour éradiquer la dictature militaire et fasciste du FPR. A la fin, c'est la majorité des rwandais qui en font les frais.
Les conflits naissent à partir du moment où un groupe cherche à imposer aux autres son opinion, sa culture, sa religion etc... Pour éviter ces conflits , il faut que les règles qui régissent la coexistence harmonieuse des différentes composantes de la société soient négociées.
La mise en place de l'Union des forces démocratiques rwandaises (UFDR), comme organe de coordination de l'opposition au régime dictatorial du FPR a été un soulagement. L'UFDR doit entreprendre des démarches et les contacts multiformes avec les organisations politiques, les anciennes forces armées, les confessions religieuses, les leaders d'opinion et les organisations de défense des droits de la personne, les ONG et toute la société civile, aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur du Rwanda afin d'entraîner tous les segments de la société rwandaise dans ce processus de réconciliation et de conclure un pacte social concerté.
L'UFDR doit amener les rwandais à se dire la vérité notamment sur la révolution sociale inachevée de 1959, sur l'assassinat du président HABYARIMANA le 6 Avril 1994 et sur les horreurs qui s'en sont suivies, sur la guerre déclenchée par le FPR en octobre 1990, le multipartisme raté de 1991, mais aussi sur le coup d'état de 1981 et de 1973. La vérité permettrait à tous les acteurs politiques et sociaux à mesurer chacun en ce qui le concerne, ses propres défaillances, ses propres responsabilités et sa contribution éventuelle dans la création de l'ambiance et des circonstances qui ont conduit à pérenniser les tensions politiques et sociales destructives, à l'installation de la violence, à la désintégration sociale, à la confrontation et au drame.
La réconciliation ne sera possible que si chacun exorcise ses peurs et ses angoisses, et si chacun accepte que la société soit gérée suivant les règles définies de commun accord sans que personne ne se prévale du droit d'imposer aux autres ses convictions ou ses choix.